Au mirage de Ghardaïa

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Au mirage de Ghardaïa

Message  Damy le Ven 26 Aoû - 23:57

En Algérie, Ghardaïa est la seule ville de la pentapole de la vallée du M’Zab ouverte aux étrangers.
Les Ibadites Mozabites ont été chassés de Perse suite au crime perpétré contre le calife Ali, neveu de Mohamed. Dans leur exode, ils ont trouvé de l’eau dans l’erg algérien inhospitalier, ils y ont édifié cinq villes.



Ghardaïa la belle ! Ghardaïa la sublime ! Quelle confusion dans l’espace et en même temps quelle mise en valeur ! Quels harmonieux agencements des lieux ! Quelles chaudes couleurs ! Quelles rondeurs ! Quel labyrinthe limpide ! Quelle intimité architecturalement protégée !
En plein milieu de la plaine désertique du M’Zab, Ghardaïa se dresse. Elle fait l’effet d’une pyramide sans arête, sans angle et toute en arcatures, sans côté exposé et visible de tous côtés, sans coin perceptible et pleine de recoins suggérés. Elle s’élève fière mais sans orgueil, lumineuse mais sans brillance, satinée, sans fard.
Ghardaïa est pleine, elle est ronde, elle est lisse. Une demi-sphère parfaite du mur d’enceinte de base au minaret perché.
Un cône ? Le minaret n’est pas aigu, il est pointu. Il surmonte, il surplombe, il achève. La ville est blanche tamisée de bleu pâle. Elle est laiteuse. Son matériau est de patine. Ghardaïa donne envie de toucher, de caresser, de palper, de pétrir, comme l’envie d’un sein.

L’architecte Fernand Pouillon s’en inspira. En venant téter le lait de l’oasis il retrouva la pureté du goût originel. Il put jeter les packs, se débarrasser de l’équerre, se désencombrer des ratios de la règle à calculs, effacer la ligne droite et libérer la courbe. Oubliée la défiguration des « Demoiselles » de Picasso, assourdie la déchirure du « Violon Brisée » de Braque, réchauffée la glaciale mécanique de Ferdinand Léger. Gommé le méconnaissable, plaqué le désaccord, enrayé l’automatisme. L’architecte saisit ainsi le gaspillage calculé de la mégapole moderne et même celui des minipoles qui veulent se prendre pour des grandes, atteintes d’un même mal de dysfonctionnement: la zonorrhée. Fernand Pouillon put abandonner les programmes désincarnés de l’urbanisme cubique.

Je regardais Ghardaïa. Je reconnaissais l’accord subtil de l’architecture archaïque. J’en comprenais l’économie topique, globale: investir les lieux. Étant remonté à la source, j’éprouvais des émotions délivrantes. Je fermais les yeux. J’imaginais des projets sensuels de cités globulaires, troglodytes, élastiques, charnelles. L’utopie des phalanstères.

Est-ce un paradoxe, est-ce une fatalité ? La peau de patine de Ghardaïa respire comme la peau de satin de nues : La Vénus du Titien ?… elle dort, elle est ailleurs, elle est orbi. Comme l’oasis, elle jouit d’elle-même, paisible, protégée des regards. Celle du Miroir de Vélasquez?…Le reflet érotique d’un visage sans fard. La Maya de Goya ?…Non. Ghardaïa est lascive, elle ne provoque pas. Boucher? Le Bain de Diane?…Ghardaïa et son double, l’ambivalence du nu et des regards de quiétude, entre femmes, sur la cheville, sur ses racines. L’odalisque ?…Ingres ?…oui ! Un regard voluptueux comme une invite à découvrir la face cachée. Le Bain Turc ! Le harem au hammam festif dont tout homme aimerait caresser la volupté.
Faut-il donc que la femme soit prisonnière pour être accessible ?

Des cinq villes de la vallée du M’Zab, seule Ghardaïa est ouverte. Les autres sont interdites au regard étranger, jugé voyeur.

Je pénétrais dans la ville comme j’aurais pénétré une femme voilée, avec la plus grande précaution, la plus grande discrétion, la plus grande délicatesse. Sur la place centrale à arcades grouillait le commerce des bibelots de ferraille ou de cuivre, de chameaux atteints de pellagre, de moutons et de chèvres échinés. J’ai longuement observé les visages émaciés des vieux marchands dont les rides profondes creusaient la peau comme une multitude de rus asséchés et ensoleillés par la lumière des yeux jais. Ils avaient l’expression de la souffrance, de l’expérience et de la sagesse accomplie.
Dans leurs entrelacs inquiétants, les ruelles étroites et fraîches serpentaient dans un labyrinthe obscur et compliqué. Elles grimpaient jusqu’à la mosquée perchée, édifiée de pisé ocre, dont le minaret pointait vers le soleil, comme un téton rougi sur l’aréole bleu-mauve du mamelon urbain de texture molle et douce. À la pénombre ouatée de la tombée du jour, le chant mélodieux du muezzin gémissait la prière du désir pur de l’Amour.
Les portes cloutées et closes des habitations, menuisées dans le bois épais des palmiers et les quelques ouvertures étroites des moucharabiehs, protégeaient l’ultime refuge, le lit intime des faveurs et des douleurs familiales.

Le schisme mozabite persécuté avait trouvé asile en plein reg, sur le caillou inhospitalier, dernier rempart aride contre la colère jalouse des prétendants héréditaires au trône sacré, laissé vacant par le prophète.

Le fuyant avait trouvé les sources phréatiques limpides de l’eau et par un ingénieux système de puits et de seguias il put jardiner, cultiver les palmiers, les agrumes et les légumes, sources de l’économie. Pour protéger cette forteresse isolée, cette oasis fragile d’un exil dans l’exil, de l’inquisition, de la razzia ou du viol, les Mozabites avaient enfoui leur trésor et camouflé leurs femmes derrière des haïks d’épaisse toile blanche d’où seule la pupille luisante d’un seul œil perçait dans sa timidité.

Ils s’étaient recroquevillés sur eux-mêmes pour une jouissance solitaire de l’usus et l’abusus de leurs fruits mûris dans les alcôves secrètes de leur acharnement entêté sur l’amour sécuritaire.
À force de croisements endogènes l’Ouma se fanait, dépérissait. Derrière des lunettes épaisses d’hypermyopie, elle ne voyait plus que l’horizon restreint de la vallée reculée, devenue une source de fuite.

Comme un voyageur anachorète, je méditais sur la chance de survie des Mozabites cénobites. Le repli sur soi n’est-il pas un manque de discernement, de perspicacité ?
Alors qu’un aperçu global, panoramique, de la cité laisse à penser que de la souffrance peut naître un art du désir sublimé, le détail semble être l’avatar de ce désir perverti dans l’obsession absolue de le protéger jalousement.
Charles Fournier et ses phalanstères ont vécu. Mais la poly-culture aussi.



Aujourd’hui la palmeraie ne suffit plus à nourrir ses hommes. Les Mozabites s’expatrient à nouveau vers les capitales régionales ou étrangères où ils exercent commerces et finances qu’ils rapatrient dans l’oasis maternelle. Ils y vivent dans des quartiers communautaires mail ils se risquent au mélange culturel, cultuel, économique, exogène et salvateur.

On a, somme toute, toujours besoin de l’étranger.

Puisse Ghardaïa survivre à la globalisation, dans son intégrité, en s’ouvrant simplement, Inch’Allah…

« Les calculs sont une preuve, ils ne seront jamais un moyen. Le premier bâtisseur savait-il compter ? Non. En revanche, il avait un but, une intention, celle de s’abriter. Dans l’écroulement du premier édifice, il y eut le premier échec et sans doute la première inquiétude, le premier calcul. Sanctifier le calcul reviendrait à reconnaître l’échec comme œuvre originale. » (Fernand Pouillon, in Mémoires).


Damy
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