voyage au pays des "maures"

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voyage au pays des "maures"

Message  jeffjoubert le Mer 10 Aoû - 20:09

LE PAYS DES « MAURES »
 
 
 

Il pleut sur mes idées noires et cela me trouble. J’ignore pourquoi, mais mon moral est à marée basse ces temps-ci.

Maintenant que les enfants sont grands, je croyais être dégagé de ces soucis du quotidien, de cette peur du géniteur, celle de les perdre. Eh non ! Heureusement, le boulot me sauve. Je me présente, Hubert, veilleur de nuit. Je garde le patrimoine, les vieux secrets de notre ville, tout ce passé qui dort, désormais préservé par ma vigilance. Nous pratiquons le trois fois huit, une technique magique et pratique, qui permet de surveiller nos trésors à plein temps. Vingt-quatre heures de présence, trois tours de garde où nos yeux surveillent des fresques hors d’âge. Et ce soir, c’est moi qui m’y colle, alors je garde le lieu et je regarde les images. Je souris, je pleure, donc je vis. Dans deux heures, c’est Martine qui prendra ma place. Elle me taquine toujours un peu, si elle perçoit mon cœur trop sensible. J’ai essayé de lui parler des enfants. Elle a ri et m’a dit de les laisser vivre tranquille, que je me posais trop de questions. Alors j’ai fait semblant de comprendre, et je suis rentré chez moi. Ce soir, je pars en vacances. Mon avenir dès demain ? un peu de plongée en Mauritanie, la mer y sera plus chaude. Le pays des « maures »,  vous connaissez ?
Les fonds sont garnis d’histoire par là-bas. Des parois juteuses qui suintent de pièces d’or, un sombre passé de conquêtes et de galions crevés. Je vous assure que c’est saisissant, tout ce bois qui dort et ces sédiments qui recouvrent des trésors, de la porcelaine capucine, des amphores abricot, des assiettes tomate ou topaze, parfois turquoise, et tous ces louis. Dans mes souvenirs, je l’avais aperçue, cette lueur jaune ombrée, elle jurait sous les flots, trop rare sur ce banc de sable écru blanc. Crevettes et poissons me collaient de quoi prendre une indigestion, la peur n’habitait pas sous l’eau et ces inconscients ignoraient mon aspect prédateur. Respect. Nous nagions dans un faux silence et une vraie sérénité, quand mon oeil songeur se fit indiscret. Un éclat, une projection de déjà-vu, une pièce sortait sa couleur entourée d’éponges mie de pain, des variantes insolentes passant du vert à l’orange. Épris de ce désir curieux, je plongeais vers l’intruse, voulant la saisir, l’observer de plus près, tout ce jaune brillant au cœur de mes souvenirs. J’allais au fond quand un puissant mouvement d’eau, un courant sous-marin, la mit hors de ma vue. La belle fugueuse me mettait en fureur, je croyais que Napoléon voulait fuir Sainte-Hélène et ma colère n’était pas une farce. Je fonçais la cueillir quand le choc fut étonnant, les fonds mouvants venaient de se découvrir et l’évasion de l’eau trouble laissait apparaître une épave qui délivrait son poids d’or, des têtes de rois tapissaient le navire. Incapable de les compter, je remontai à la surface.

Quelle heure est-il ?

Martine prend la relève dans une heure, dommage que ce ne soit pas Pégase. Mais en attendant, je pense. Je pense à ceux qui m’accompagnent, tout ce petit monde qui se situe au centre de ma vie, à ma compagne, à mes fils et à mes filles, toute cette folie sentimentale. Inutile de vous dire que ce côté de ma personnalité, je dois le cacher. Socialement, c’est incorrect de montrer ses angoisses, donc je me tais et je reste muet comme ce poisson aux allures rouge orangé, la carpe. J’ai hâte de changer de mer. Ce soir, mes vagues d’humeur ont des couleurs d’automne, elles voguent et m’interpellent, je divague. J’alterne le plus et le moins, mon esprit électrique devient gris-cerise.

Mais pourquoi la pluie ne s’arrête-t-elle pas ?

Allons rêver... Je regarde ce dessin comme s’il s’agissait de la première fois, de mon premier regard sur cette oeuvre qui tapisse le mur, une sirène. Elle est belle, la voyez-vous ?

Des seins à l’aréole translucide, des cheveux longs aux teintes d’oursins, pourpre-bleu, et cette queue de poisson qui scintille. Je rêve, j’imagine des histoires, sa vie. À présent, je plonge mes veines dans son passé, je m’immerge dans sa vie, je la vois. La brume, sa haute silhouette, et je m’amuse à entendre son chant sur ce champ d’eau cyan. La sirène puise sa force des beautés qui l’entourent, elle danse sous les flots, protégée par le venin des anémones, ses amis suivent sa cadence, contorsions et longues ondulations de serpents. La belle enchante les gorgones en colonie, accompagnée par les ballades lancinantes des landes de plumes aux couleurs d’orages ou de la musique douce des orgues de mer. Deux trois mesures de raies-guitares, tout ce beau monde attire un navire couleur de sang, le pont recouvert de poissons morts, égorgés, l’horreur née. Et leur piège se tend, sans que les marins ne le devinent. La sirène s’escrime à les ensorceler en ordonnant la chute irréelle de ses reins, ses cris, ses mouvements sous l’eau. Ses mouvements de hanches qui intriguent, perturbent les hommes et ces sons gutturaux aussi chauds que l’enfer les attirent dans son antre, l’Océan. Elle parle directement à leurs cœurs, elle séduit leurs corps, son bassin frétille, la sirène aguiche les pêcheurs, eux qui sont heureux de naviguer et de donner la mort, sans péché.
Hubert, tu rêves !
— Euh, non...
— Menteur, tes yeux sont d’énormes globules rouges !
— Quelle heure est-il ?
— L’heure de la relève, malheureux. Je t’enlève ta sirène.
 
 
 Tout est en ordre, je quitte la ville, conscient de ce besoin urgent de rejoindre mon domicile. Martine se moque, son cœur de reine déchue me saigne, sans qu’elle daigne s’en apercevoir. Je la laisse et aussitôt, je replonge dans ce tourbillon trouble, la pluie, et mes petits. Je nage à contre-courant vers mon enfance et je pense à cette chance d’être issu d’une famille nombreuse. Papa et maman nous aimaient tous, pas de préférences pour le plus beau, le plus sérieux ou le plus intelligent. Non, rien, ils nous ont aimés et accompagnés à égalité, pas l’un qui comptait plus que l’autre, un égale un, la règle de l’équation. Quel privilège ! Je maudis encore ce jour où la vie nous les a pris en otage ; prisonniers du temps, ils sont morts et je les pleure encore.
 
 
Il pleut et cette nuit j’ai mal, des envies de gros mots arrivent de nulle part. J’ignore pourquoi, j’ignore comment. Ce que je sais, et ce n’est pas rien, c’est ce que je sens. Une sorte de lourdeur me pique les côtes. L’odeur de la mort rôde auprès de chez nous, une bien cruelle sensation que ces visions issues du futur, et je ressens cet appel. Une douleur fleuve parcourt mon corps, elle s’immisce au plus profond de mon âme, elle me perce et je crie.

Retour au silence... Chaque fois que les vacances approchent, c’est toujours pareil. J’ai peur de me noyer dans mon mal, de devenir un paria, un solitaire. L’exil, la honte absolue. Être chassé de sa vie sociale, ne plus appartenir au groupe et sentir la foudre de ceux qui vous chassent. Sentir leurs propos et leurs belles paroles dans votre dos, se donnant bonne conscience de vous exclure, la bonne conscience de vous condamner à mort, pas physique, mais sociale ! Ce qui est encore pire, car la souffrance existe, elle est présente et aussi piquante qu’une aiguille d’anguille ou une pince de crabe. Dans ce cas, ne plus exister est une délivrance, presque une chance, alors je garde les toiles et une envie de paix. Je veille sur les poussières qu’entraîne le temps, et j’ai conscience de ma chance. Quand j’avance, sur le chemin de ma vie, je sais que je dois me cacher, né si tendre que l’on pourrait faire de mon corps des filets. Les fils de l’araignée du temps défilent sur l’écran de ma mémoire, et ce soir mes idées sont noires.  Noires comme un roman !
 
Martine m’agace, cette vieille est juste une collègue de travail et elle se permet de me juger. Si je me tais face à l’arrogance de ses jugements, c’est par simple peur du procès. Je ne veux pas finir au dehors de la société, enfermé dans mes idées. Je ne veux pas être exclu et persécuté pour ma lâcheté, alors je me tais ! Mille nages dans l’oubli ne suffiraient pas à alléger mes peines, alors je pars voir des millions de poissons de Mauritanie, des millions de solutions pour ne plus se poser de questions, nager, et nager, et puis encore nager, puis oublier la petite voix de son moi. Il pleut et je panse mes plaies ; sans m’affoler, je m’isole. Petit plongeon dans l’inconscience, ce que je cherche c’est l’innocence. Ce que j’aime, c’est le don de l’enfance, son insolence et sa puissance. En enfance, tout n’est qu’éveil de la curiosité, un monde de merveille où l’on croit aux fées et aux sorciers. Quand on naît, tous les jours sont jours de fête, nos parents nous surveillent et les dangers n’existent pas. Jouer, nager, et apprendre à quoi ressemble le monde. Avoir peur de l’ombre des rochers, des vagues qui creusent le sable, des rouleaux, de la force de la nature. Avoir peur, mais être rassuré par le regard doux de nos parents qui nous isole des perceptions négatives, des troubles dangers et des regards de pierre. Il pleut et je m’arrête au carrefour ; vigilant, je cède le passage. La foule est étouffante, tout ce tumulte des grosses villes m’alarme, alors pour patienter je me projette la sirène de mes rêveries. Splendide mystère de la création, je l’admire et garde silence, moi qui la regarde jour et nuit. Je l’aime, cette image, quand elle nage. Et puis je rage de mon manque de courage, de cette honte d’être envahi par ma propre douleur. Je me sauve en visitant ce monde de chimères, et je m’éloigne de l’ennui. Elle me parle, cette femme-poisson, et je la désire. Non, je ne suis pas obsédé, je désire connaître ses secrets, ses reflets et surtout savoir comment elle est devenue une légende aux yeux vert mystère. Perplexe, je me creuse la tête et je n’aimerais pas mourir sans savoir. Sans savoir ?

La voilà la question, savoir n’est pas le bon mot, il s’agit plutôt de comprendre. Comprendre les fondamentaux de l’existence. Pourquoi moi, dans ce lieu, dans ce monde, dans ma peau ?
Bonsoir Hubert, tu rêves ?
— Pardon, j’étais ailleurs. Comment vas-tu René ?
— Bien ! Enfin je divorce, tu le sais, non ?
— Non, je suis désolé !
— Pourquoi ? Je suis libre, elle était une prison.
— Une prison ? Je ne comprends pas !
— Jalouse comme une huître...ma vie était un enfer !
— Tu exagères, ta femme était gentille !
— N’importe quoi, bon, je te laisse et bonnes vacances !

Des fois, je me dis que la vie ne tourne pas rond. Tout se transforme et rien ne se perd, et moi je perds mes repères. Je doute. Hier, j’ai failli craquer, alors que j’allais me détendre, boire, manger et voir des amis, enfin parler. Je me suis dit non, reste tranquille ne va pas perdre ton temps et ton argent, tu sais que loin de leur vue ils ne pensent plus à toi, tu le sais cela, que tu peux crever, te noyer, devenir fou. Ils pensent à eux, à leurs vies, leurs familles, leurs désirs et leurs projets d’avenir. Ce qui en soit serait normal, si toi au fond tu n’avais pas si mal. Déchiré par l’absence de celle que j’aime, ce drame si profond qui me pourrit le sang. L’abandon, elle est partie sans laisser d’adresse, alors l’alcool, la nuit, la fuite des plaisirs, et le cœur qui saigne. Je ne suis plus drôle, depuis que je pue la détresse. Cela se voit, cela s’entend. Le constat est là, tu creuses ta tombe sociale, tes malheurs sont pires qu’une saison de tornades et de cyclones associés. Tu perds ton boulot, tu ne trouves plus les mots, tu es maladroit, sans plus aucune aisance, le mal fond en toi, c’est fondamental et si profond, qu’il apparaît aussi solide qu’une ancre. Alors la chute devient inévitable, la solitude, pas une exclusion pour faute grave, car la seule faute que tu supportes est celle de ton absence de vie. Tous mes désirs qui s’estompent, le manque d’espoir, un horizon tout noir ou sans couleurs, presque aussi vide que mes idées de la mort. Parfois, l’amour peut être un tort !
Ce sentiment te traverse, puissant et profond. Si elle est partage, l’idylle devient un rêve de coton, tout est plaisir. Non, ce qui est triste ce n’est pas ce sentiment, ou l’idée de sa naissance. L’amour est une belle invention, une idée lumineuse de la création, tout devient soleil...  La tête à l’envers, des projets fous prennent essence, mettre la lune en travaux pour qu’elle illumine nos cerveaux. L’amour te fait croire que les poissons ont des ailes, tu voles de mirages en mirages mais attention au naufrage, il n’est jamais loin. Pourtant, le seul conseil que je donnerais est de rester aveugle, ainsi de ne pas vouloir recevoir les mauvaises ondes. Le coeur fermé, insensible, ne pas être ou devenir cible de la méfiance. Tu te fiances, toujours en rêves et tu attends. Attendre quoi au juste, toujours des pleurs, il pleut. La justice parlons-en, un de ces soirs où je broyais du mauve, une conversation me sauve. Deux êtres au comptoir se vidaient de leur fiel. Il fallait voir leur sourire, à ces deux cons. L’enfant, son viol, étaient un prétexte et rien d’autre. Un prétexte à faire couler leur fond de haine. Ils réclamaient la mort et en jouissaient d’avance. Se substituant aux lois du règne animal, ils désiraient être des dieux, et que tout soit fait selon leurs désirs de diables. La bonne conscience leur permettait de parler ainsi. Eux, ils étaient trop pleutres pour vivre vraiment leur violence. Alors ils trouvaient cette parade, se déchaînaient et se réjouissaient en public de tortures futures. Du spectacle. J’allai gerber et je quittai la rade. Il pleut. Mes vacances m’attendaient, moi qui avais perdu patience et mes cris de la nuit. Depuis que je veille, je vais mieux. Je surveille mon langage et j’invente ma vie. La sirène m’accompagne. Reine de jour, reine de nuit, elle fend les eaux et me laisse sans défense. J’envie celui dont elle fut le fruit. Ma passion, ma patience, toute ma vie. Elle est amour et orage, elle est mon cœur et je bats pour elle. Elle est mes ailes, mon sourire et mes veines. Je me refuse à lui donner un petit nom. Non, je n’irai pas une fois de plus tomber dans le piège de la réalité. Rien, elle n’est rien qu’une image qui nage, si belle dans son corps de femme, une perle qui éclaire sous les nuages. J’aime ses cheveux d’ange en algues vertes. J’aime ses pirouettes, et son accent du Sud. J’aime qu’elle aime plus la vie que les miroirs. La sirène n’a pas d’âge, elle ne mange pas, et je crois qu’elle ne connaît pas l’ivresse. En fait elle est pure ; pourtant lorsqu’elle chante et attire les navires, c’est qu’elle désire voir les marins mourir. Aussi cruelle que belle, dit la légende !
 
Je dois passer à la banque, retirer des devises et apprendre le jargon du coin. La Mauritanie est loin, le trajet sera long. Je vais bien, enfin depuis que je ne pense plus à elle, celle que je voulais reprendre. Elle suit son chemin lointain, sans doute. Moi, je cultive ma patience, celle d’une rencontre, celle d’un demain. Je ne lui en veux pas d’être partie poser sa tête sur un autre dos, émue par un autre cœur. Non, je ne peux pas lui en vouloir de son désir d’être heureuse. Et je l’ai rêvée épanouie, ce qui n’a rien d’inouï. L’amour ne veut pas de mal quand il est vrai, et la jalousie n’est pas un bon concept. Fidélité oui, à ses idées mais pas aux projets d’appartenance ; pas de oui pour la vie, ce serait mentir. L’un et l’autre, nous n’étions pas des objets. Et si la chance chez moi a disparu, comment pourrais-je lui en vouloir ?

Elle est là, quelque part, enfouie dans ma mémoire, et j’enlève jour après jour mes traces de souffrance. J’épluche mes mots de maudit... J’aurais  voulu qu’elle perçoive mes messages. J’y pensais si fort que j’ai failli en mourir de folie. Je croyais que son absence allait me tuer, alors que je renais. Tout neuf, de nouvelles veines, un nouveau départ, presque sans passé. L’oubli et les rêves, l’aventure unie au futur... Là, je vais aller plonger. Je prends des vacances. Depuis que la société m’a trouvé cet emploi, moi, je me sens utile et prêt à reprendre un coup de seringue. Un violent coup de désir de m’unir à quelqu’un qui me comprend. L’amour me pique, mais je ne suis pas encore aveugle. Je regarde autour de moi, mais je ne cherche pas, pas d’objectif de cœur. Ce soir, je pense à eux, ma famille, la seule réalité de ma vie. Je ne voudrais pas qu’ils souffrent, et curieusement je ne voudrais pas qu’ils ne souffrent pas. Contradictoire ou débile, que croyez-vous, que pensez-vous ? Non, je sais qu’exister c’est aussi sentir les blessures, celles physiques sont évidentes, tel un hameçon au fond de la gorge. Dégueulasse ! Et les autres ? Si vous ne connaissez qu’une seule partie, si vous êtes né dans un cocon de joie, vous deviendrez con. Pourquoi ? Cela n’est pas confidentiel : simplement vous n’avez pas conscience de votre bonheur, alors vous râlez pour un oui ou pour un non. Quelque part égoïste ! L’existence de la douleur, de l’âme, du corps est nécessaire. Vivre sous le couvert d’anesthésie est sans intérêt. Ne rien sentir, devenir paraplégique de sentiments, ce serait l’horreur, plutôt mourir ! J’essaie de saisir le côté chance de ma malchance, j’essaie d’avancer et de trouver ma voie. Je nage, il pleut et ce ne sont pas mes pleurs. Quelque part, ma blessure je la laisse ouverte, car elle ne doit pas devenir une cicatrice. Ce temps est fini, celui de la tristesse lors de ce constat d’impuissance : elle est partie pour un autre que moi, plus beau, plus drôle, plus con aussi ! Non, Monsieur Plus ne peut pas me battre sur ce point-là. Ma seule erreur a été de ne pas combattre, je l’ai écoutée et elle m’a quitté. Uppercut, un direct à ma foi ainsi qu’à cette notion perfide d’estime de soi qui finit toujours par entrer en jeu. Les non-dits du je, ce que la conscience ne disait pas au premier regard... Elle ne savait pas qu’un seul mot suffisait à me tuer. Elle ignorait que nous étions complémentaires et que moi je le voyais. Elle ne pouvait pas savoir ce qui se cachait derrière le masque de mes sourires. Elle n’avait pas conscience des fondamentaux, pas conscience que toute mon essence était une blessure de naissance. Un doute abstrait, un manque d’assurance et ce petit cadeau inné, la timidité. Elle avait compris ma fragilité, et sa voix est restée douce pour m’annoncer que le bonheur, pour elle, se trouvait sur une autre île que la mienne. Pourtant, je suis fertile, les enfants sont là et je suis las. Je pars en vacances soigner mon cas. Il pleut sur mes idées noires et cela me perturbe, chacune de ces gouttes qui tombent me rend fou de joie. Pourquoi ?

Pourquoi pas ?
Certains préfèrent le soleil. Moi, ma lumière s’est envolée et je ne veux plus pleurer. Alors, je rêve de sirènes et de planètes sans grèves où jamais je ne pourrai m’échouer. Je pense aux miracles et je me réjouis d’avance de mes plongées en Mauritanie. Fini de croiser des méduses, des lieus, des vieilles, des roussettes ou autres chimères, terminées les habitudes, et la folie croissante des villes. Je vais nager et voir ailleurs, oublier les raies-torpilles, les poissons-scies. Je vais chercher la chaleur d’autres côtes et respirer l’ambiance de nouvelles couleurs, revoir les coraux aux jets fleuve d’ocre jaune, de rouge de cadmium ou de vert de chrome. Ces drôles d’animaux aux squelettes d’essence calcaire, je les aime. J’adore cette barrière qui ceinture la lagune et qui attise la perception de mon regard. Le corail ouvre mon esprit quand je nage, et j’aperçois l’alizarine cramoisie ou la terre de sienne, leur audace sous-marine me brûle les yeux. Il paraît que des poissons sont nés clown et qu’une larme noire coule de leur oeil droit. Moi, je ne vais pas pleurer, il pleut ici et je sors de ma nuit, de cette encre noire si épaisse que projette l’argonaute. Je pars en vacances, finis les ennuis, les coups de coeur et coups de soleil. Fini, je nage et je plonge. Je rage et j’ai faim. Une faim de requin, à un détail près : espiègle et joueur, je suis un dauphin. Mes yeux pétillent et mon rostre brille, et les souvenirs de ma vie, de mon corps d’humain, sont lointains. Je n’ai pas de regrets, aucune cécité sentimentale et...

— Hubert, tu viens ?

Je fixais Pégase, ce bel hippocampe. Comment lui dire que je n’avais pas oublié mon autre vie ? Celle où j’avais été un homme, moi qui maintenant garde les secrets de la ville d’Ys, dans ce musée aux murs couverts d’anatifes. Sous l’eau, les temps sont hors d’usage, tout disparaît, mais pas ma raison. J’avais un passé.

La réincarnation je n’y croyais pas. Au-dessus, des bulles outremer regagnaient la surface. Un rayon de soleil, sous cette pluie d’idées qui me troublaient, me perturbaient plus qu’un seau d’eaux usées ou qu’une mer brassée par la démence des vents. Des alluvions de conscience en substance me revenaient en mémoire. Je ne pouvais plus m’asseoir alors je nageais. Pégase aimait me suivre. Ce petit alezan rigolo m’accompagnait de son regard attachant. Ce jeune cheval, bien que pur-sang, ne pouvait augmenter sa cadence, incapable d’élever son rythme de croisière, et c’est en rêvant d’étoiles que nous nous comprenions. Cet ami ne connaissait pas les dessous de l’affaire, il ignorait que la vie avait des hauts et des bas. Lui y glissait en surface. Pégase, petit serpent de lumière, aux reflets bleu-vert, souriait toujours.
 
 
 Alors je partis, emportant cette parure de plaisir. Cette certitude, aussi profonde que surprenante, d’être aimé.

jeffjoubert
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