Jules Supervielle

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Jules Supervielle

Message  Llew le Dim 31 Juil - 19:05

Jules Supervielle est né en Uruguay, à Montevideo, en 1884. Ses parents meurent la même année lors d’un séjour en France, suite à l’absorption accidentelle d’une eau empoisonnée. Supervielle est élevé par son oncle en Uruguay. En 1894, il revient en France, où il s’établira, retournant régulièrement séjourner dans son pays natal. Il commence à publier des poèmes dès 1901. Il se tient à l’écart des mouvements d’avant-garde, et son œuvre, comme le souligne Jean-Michel Maulpoix dans son article « Jules Supervielle, le réconciliateur », se tient à mi-chemin entre le classicisme et la modernité. Son époque le célèbre : il obtient le Prix des Critiques en 1949, reçoit le Grand Prix de littérature de l’Académie française en 1955, et est élu « Prince des Poètes » en 1960, un mois avant sa mort.
Extraits de sa bibliographie

L'ensemble de l'œuvre poétique est disponible dans la bibliothèque de la Pléiade (un tome). Disponibles également certains recueils en collection de poche Poésie Gallimard :
La fable du monde – Oublieuse mémoire
Le forçat innocent suivi de Les amis inconnus
Gravitations, précédé de Débarcadères
parmi ses autres œuvres, romans, contes et nouvelles :
L'homme de la pampa ,1923
Le voleur d'enfant ,1926
L'enfant de la haute mer, 1931


Poezibao
avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Llew le Dim 31 Juil - 19:06

MODERNITE DE JULES SUPERVIELLE



Jules Supervielle, rétif aux modes de son temps, se voulait un réconciliateur de toutes les formes de poésie. Hors du temps et de l'espace, comme le "hors-venu" - ce personnage énigmatique qu'il convoquait volontiers sous sa plume - il est, si l'on ose parler ainsi, constamment moderne. Mais, plus encore, il peut être regardé comme un précurseur des temps modernes, dans les domaines où d'essentielles découvertes - ou redécouvertes - ont été faites.



1) Sur le plan poétique, d'abord :



Jules Supervielle s'est toujours tenu à l'écart des Surréalistes qui régnaient littéralement sur la première moitié du XXème siècle (rappelons que le Manifeste d’André Breton date de 1924). Désireux de proposer une poésie plus humaine et de renouer avec le monde, il rejetait l'écriture automatique (que les surréalistes ont eux-mêmes bien vite abandonnée) et la dictature de l'inconscient, sans pour autant renier les acquis de la poésie moderne depuis Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire, ainsi que certaines innovations fondamentales du surréalisme.

Attentif à l'univers qui l'entourait comme aux fantômes de son monde intérieur, il a été l'un des premiers à préconiser cette vigilance, ce contrôle que les générations suivantes, s'éloignant du mouvement surréaliste, ont mise à l'honneur. Il a anticipé sur les mouvements des années 1945-50, dominés par les puissantes personnalités de René Char, Henri Michaux (son ami intime), Saint-John Perse ou Francis Ponge, puis - après la parenthèse avant-gardiste des années 1960-70 - sur ceux des poètes désireux de créer un nouveau lyrisme et d'introduire une certaine forme de sacré ou, tout au moins, une approche plus modeste des mystères de l'univers, sans remise en cause radicale du langage : Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, Eugène Guillevic, Jean Grosjean, André Frénaud, André du Bouchet, Jean Follain, pour ne citer qu'eux.

Ses admirateurs ou successeurs spirituels se nomment René Guy Cadou, Alain Bosquet, Lionel Ray, Claude Roy, Philippe Jaccottet ou encore Jacques Réda…



2) Sur le plan de la connaissance scientifique de l’univers, ensuite :



Dans son remarquable ouvrage intitulé Jules Supervielle, poète de l’univers intérieur, Paris, Jean Flory, 1939, Christian Sénéchal écrit ceci :



Sans pouvoir être classé parmi les « poètes scientifiques », Jules Supervielle est pourtant, de tous ses contemporains, celui qui nous offre du monde l’image la plus conforme aux découvertes et aux hypothèses les plus récentes de la science. Sans que jamais un mot comporte même une allusion à une conception scientifique, l’intuition du poète reste en accord avec l’astronomie, la physique et la biologie de nos jours. Nous avons signalé la prodigieuse impulsion que Supervielle reçut d’un livre de vulgarisation astronomique. Mais le poète a rendu à la science ses bienfaits en libérant les esprits de leurs attaches terrestres et en leur permettant de mieux saisir, grâce à l’émotion, toute la portée des conquêtes du télescope et de la chimie stellaire. Il y a plus : c’est l’essentiel de la biologie que nous pressentons sous la vision émouvante des corps-univers qui s’avancent, porteurs d’une vie millénaire remontant à la création des pierres, des arbres, des bêtes et des hommes, et qui, comme tout ce qui existe, restent en proie au vertige d’une éternelle naissance ; - et c’est l’essentiel de la physique que nous retrouvons dans cette abolition des limites et dans cette croyance à l’unité et à la permanence des forces de l’univers physique et moral, qui font de l’oeuvre de Supervielle la projection, dans l’ordre poétique des rêves et des émotions, de la conception d’une « noosphère » - le mot est du P. Teilhard de Chardin - où se concentrerait, à l’avant-garde des énergies sidérales, l’énergie humaine spiritualisée, des vivants et des morts. (p. 233-234)



J’ai, pour ma part, pris mes distances, sur ce point précis, avec les propos de Christian Sénéchal ; non pas pour les rejeter, loin de là. La convergence qu’il observe entre la poésie de Supervielle et les avancées majeures de la science moderne est irréfutable. Mais le langage poétique ne saurait se contenter, à mes yeux, d’accompagner ou d’anticiper les grandes découvertes du savoir. Il est d’un autre ordre. C’est pourquoi la véritable modernité de Supervielle - celle qui transcende les époques et atteint à une forme d’universel - me paraît relever d’un troisième plan, métaphysique.



3) Sur la plan de la connaissance métaphysique, enfin :



La vraie modernité de Supervielle se situe, me semble-t-il, à la croisée de la science et de la spiritualité, là où règnent l’interrogation et une certaine qualité de silence - telles qu’une philosophie non dogmatique comme le bouddhisme peut en offrir. En témoigne ces extraits du passionnant dialogue entre le moine bouddhiste Mathieu Ricard et l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, L’Infini dans la paume de la main - Du big bang à l’éveil, Nil/Fayard, Paris, 2000 :



MATTHIEU : (…) nous devons tout d'abord revenir à la notion de « vérité relative ». Selon le bouddhisme, la perception que nous avons du monde comme étant composé de phénomènes distincts issus de causes et de conditions isolées est appelée « vérité relative » ou « vérité trompeuse ». L'expérience du quotidien nous porte à croire que les choses ont une réalité objective indépendante, comme si elles existaient de leur propre chef et possédaient une identité intrinsèque. Mais ce mode d'appréhension des phénomènes est une simple construction de notre esprit. Même si cette vision de la réalité est entérinée par le sens commun, elle ne résiste pas à l'analyse. Le bouddhisme adopte plutôt la notion que les choses - mieux vaudrait dire les phénomènes - n'existent qu'en relation avec d'autres, l'idée de causalité réciproque. Un événement ne peut survenir qu'en relation et en dépendance avec d'autres événements. Le bouddhisme voit le monde comme un vaste flux d'événements reliés les uns aux autres et participant tous les uns des autres. Notre mode d'appréhension de ce flux cristallise certains aspects de cette globalité de manière purement illusoire et nous fait croire qu'il s'agit d'entités autonomes dont nous sommes entièrement séparés. Dans l'un de ses sermons, le Bouddha décrit la réalité comme un entrelacs de perles : dans chacune des perles, toutes les autres sont reflétées, ainsi que le palais dont elles ornent la façade et l'univers tout entier. Ce qui revient à dire que dans chaque élément de la réalité, tous les autres sont présents. Cette image illustre bien la notion d'interdépendance selon laquelle il ne peut exister, où que ce soit dans l'univers, une seule entité dissociée de l'ensemble.

T. - Cette notion de « flux d'événements » rejoint la vision de la cosmologie moderne : du plus petit atome à l'univers entier, en passant par les galaxies, les étoiles et les hommes, tout bouge et évolue, rien n'est immuable.

M. — Non seulement les choses bougent, mais nous les percevons comme des « choses » parce que nous regardons les phénomènes sous un certain angle. Il faut donc se garder d'attribuer au monde des propriétés qui ne sont que des apparences. Les phénomènes sont de simples événements qui se manifestent en fonction des circonstances. Le bouddhisme ne nie pas la vérité conventionnelle, celle que l'homme ordinaire perçoit ou que le savant détecte. Il ne conteste pas les lois de cause à effet, ni les lois physiques ou mathématiques. Il affirme simplement que, si on va au fond des choses, il y a une différence entre la façon dont le monde nous apparaît et sa nature ultime, qui est dénuée d'existence intrinsèque.

T. - Comment cette nature ultime des choses est-elle reliée à l'interdépendance ?

M. - Le mot interdépendance est une traduction du mot sanskrit pratitya samutpada qui signifie « être par co-émergence » et peut s'interpréter de deux façons complémentaires. La première est « ceci surgit parce que cela est», ce qui revient à dire que les choses existent d'une certaine façon mais que rien n'existe en soi. La deuxième est « ceci, ayant été produit, produit cela », ce qui signifie que rien ne peut être sa propre cause. En d'autres termes, tout est d'une façon ou d'une autre interdépendant avec le monde. Une chose ne peut surgir que parce qu'elle est reliée, conditionnée et conditionnante, co-présente et co-opérante, et en transformation continuelle. L'interdépendance est intimement liée à l'impermanence des phénomènes et fournit un modèle de transformation qui n'implique pas l'intervention d'une entité organisatrice. L'interdépendance explique aussi ce que le bouddhisme entend par la vacuité des phénomènes, une vacuité qui signifie absence de « réalité » intrinsèque. (…) Ironiquement, bien que l'idée d'interdépendance mine la notion de réalité autonome, c'est également elle qui permet la manifestation des phénomènes. Considérons la notion d'une entité qui existerait indépendamment de toutes les autres. Immuable et autonome, cette entité ne pourrait agir sur rien et rien ne pourrait agir sur elle. L'interdépendance est nécessaire à la manifestation des phénomènes.

Cet argument réfute tout aussi bien la notion de particules autonomes qui construiraient la matière, que celle d'une entité créatrice qui n'aurait aucune autre cause qu'elle-même. De plus, cette interdépendance inclut naturellement la conscience : un objet dépend d'un sujet pour être objet. Schrödinger avait remarqué ce problème lorsqu'il écrivait : « Sans en être conscients, nous excluons le Sujet de la Connaissance du domaine de la nature que nous entreprenons de comprendre. Entraînant la personne que nous sommes avec nous, nous reculons d'un pas pour endosser le rôle d'un spectateur n'appartenant pas au monde, lequel par là même devient un monde objectif. »

L'interdépendance, c'est encore celle des relations entre les parties et le tout : les parties participent du tout, et le tout est présent dans les parties.

Enfin, l'aspect le plus subtil de l'interdépendance est celui de la dépendance entre la « base de désignation » et la « désignation » d'un phénomène. La localisation, la forme, la dimension, la couleur ou toute autre caractéristique apparente d'un phénomène ne sont que des bases de désignation, leur ensemble ne constitue pas une « entité » ou un objet autonome. Cette désignation est une construction mentale qui attribue une réalité en soi au phénomène. Dans notre expérience de tous les jours, quand un objet se présente à nous, ce n'est guère son existence nominale qui nous apparaît, mais son existence en soi. Mais lorsqu'on analyse cet « objet » issu de causes et de conditions multiples, on est incapable d'isoler une identité autonome. On ne peut pas dire que le phénomène n'existe pas, puisque nous en faisons l'expérience, mais on ne peut pas dire non plus qu'il correspond à une réalité en soi. La conclusion est que l'objet existe (on ne tombe pas dans une vision nihiliste des choses), mais que son mode d'existence est purement nominal, conventionnel (on évite ainsi l'autre extrême, celui d'entités autonomes, donc éternelles). Un phénomène qui n'a pas d'existence autonome mais qui n'est pas non plus purement inexistant peut avoir une action, une fonction obéissant à la causalité et conduisant à des effets positifs ou négatifs. Il est donc possible d'anticiper les résultats de nos actes et donc d'organiser notre relation avec le monde. Un verset tibétain explique :

« La vacuité n'est pas une absence de fonctionnalité,

Mais l'absence de réalité, d'existence absolue.

La production en dépendance n 'implique pas une réalité intrinsèque

Mais un monde semblable à une illusion. »





On voit ici combien la vision bouddhiste du monde, toute compatible qu’elle soit avec les données de la physique moderne, rompt radicalement avec notre manière habituelle de regarder le monde, dans la mesure où cette vision est absolument inconcevable pour la raison. D’où la nécessité, pour le bouddhiste, d’abandonner le recours au langage pour s’adonner à la pure expérience - silencieuse par nature.

La poésie de Supervielle, comme toute poésie, ne va pas si loin, bien entendu ; mais le langage qu’elle utilise, elle le transforme pour en faire un geste d’approche et non le réceptacle d’un message. De cette manière, elle peut se rapprocher du silence afin de nous conduire vers l’expérience d’une vision à la fois impossible et plus proche d’une Vérité de l’univers. A condition, bien entendu, d’entendre cette vérité comme non conceptuelle.

Y a-t-il si loin entre la « pansympathie » dont parle Supervielle et l’interdépendance bouddhiste, qui refuse de considérer le réel comme une entité et qui ne le nomme que par le terme tout négatif de « vacuité » ? Relisons simplement ces deux vers du poète : « Et l’étoile se dit : je tremble au bout d’un fil. / Si nul ne pense à moi, je cesse d’exister. » Tel est le rapprochement qui s’établit tout au long de ma propre lecture, dans mon essai sur la connaissance poétique selon Supervielle, depuis le renoncement au savoir scientifique jusqu’à l’élaboration d’une connaissance différente, totalement paradoxale. Et cela avant même - ce fait mérite d’être souligné - d’avoir eu connaissance de la philosophie bouddhiste. C’est pourquoi seule ma conclusion se fait véritablement l’écho de cette proximité.
Source
avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Llew le Dim 31 Juil - 19:09

C'est vous quand vous êtes partie
C'est vous quand vous êtes partie,
L'air peu à peu qui se referme
Mais toujours prêt à se rouvrir
Dans sa tremblante cicatrice
Et c'est mon âme à contre-jour
Si profondément étourdie
De ce brusque manque d'amour
Qu'elle n'en trouve plus sa forme
Entre la douleur et l'oubli.
Et c'est mon cœur mal protégé
Par un peu de chair et tant d'ombre
Qui se fait au goût de la tombe
Dans ce rien de jour étouffé
Tombant des autres, goutte à goutte,
Miel secret de ce qui n'est plus
Qu'un peu de rêve révolu.

Jules Supervielle
La Fable du monde

avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Llew le Dim 31 Juil - 19:09

Encore frissonnant
Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle
La Fable du monde

avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Llew le Dim 31 Juil - 19:10

Figures
Je bats comme des cartes
Malgré moi des visages,
Et, tous, ils me sont chers.
Parfois l'un tombe à terre
Et j'ai beau le chercher
La carte a disparu.
Je n'en sais rien de plus.
C'était un beau visage
Pourtant, que j'aimais bien.
Je bats les autres cartes.
L'inquiet de ma chambre,
Je veux dire mon coeur,
Continue à brûler
Mais non pour cette carte
Q'une autre a remplacée :
C'est nouveau visage,
Le jeu reste complet
Mais toujours mutilé.
C'est tout ce que je sais,
Nul n'en sait d'avantage.

Jules Supervielle
Non renseigné

avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Llew le Dim 31 Juil - 19:11

Hommage à la vie
C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un coeur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
À ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
À d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
À petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.

Jules Supervielle
1939-1945

avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Llew le Dim 31 Juil - 19:11

La goutte de pluie
Je cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.



Jules Supervielle
La Fable du monde

avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Llew le Dim 31 Juil - 19:12

La pluie et les tyrans
Je vois tomber la pluie
Dont les flaques font luire
Notre grave planète,
La pluie qui tombe nette
Comme du temps d'Homère
Et du temps de Villon
Sur l'enfant et sa mère
Et le dos des moutons,
La pluie qui se répète
Mais ne peut attendrir
La dureté de tête
Ni le cœur des tyrans
Ni les favoriser
D'un juste étonnement,
Une petite pluie
Qui tombe sur l'Europe
Mettant tous les vivants
Dans la même enveloppe
Malgré l’infanterie
Qui charge ses fusils
Et malgré les journaux
Qui nous font des signaux,
Une petite pluie
Qui mouille les drapeaux.

Jules Supervielle
La Fable du monde

avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Llew le Dim 31 Juil - 19:12

Plein ciel
J’avais un cheval
Dans un champ de ciel
Et je m’enfonçais
Dans le jour ardent.
Rien ne m’arrêtait
J’allais sans savoir,
C’était un navire
Plutôt qu’un cheval,
C’était un désir
Plutôt qu’un navire,
C’était un cheval
Comme on n’en voit pas,
Tête de coursier,
Robe de délire,
Un vent qui hennit
En se répandant.
Je montais toujours
Et faisais des signes :
« Suivez mon chemin,
Vous pouvez venir,
Mes meilleurs amis,
La route est sereine,
Le ciel est ouvert.
Mais qui parle ainsi ?
Je me perds de vue
Dans cette altitude,
Me distinguez-vous,
Je suis celui qui
Parlait tout à l’heure,
Suis-je encor celui
Qui parle à présent,
Vous-mêmes, amis,
Êtes-vous les mêmes ?
L’un efface l’autre
Et change en montant. »



Jules Supervielle
1939-1945

avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Llew le Mar 2 Aoû - 13:34

En pays étranger

Ces visages sont-ils venus de ma mémoire,
Et ces gestes ont-ils touché terre ou le ciel ?
Cet homme est-il vivant comme il semble le croire,
Avec sa voix, cette fumée aux lèvres ?
Chaises, tables, bois dur, vous que je peux toucher
Dans ce pays neigeux dont je ne sais la langue,
Poêle, et cette chaleur qui chuchote à mes mains,
Quel est cet homme devant vous qui me ressemble
Jusque dans mon passé, sachant ce que je pense,
Touchant si je vous touche, et comblant mon silence,
Et qui soudain se lève, ouvre la porte, passe
En laissant tout ce vide où je n’ai plus de place ?

*

Tendez la main, touchez ces grands monts invisibles
Cet homme vous apporte en cette chambre close
Un peu du ciel qui rôde au-dessus des montagnes.
Rafraîchissez vos mains à ses rives mouvantes,
Penchez-vous et voyez comme le parquet même
Est un lac doux et triste où tremble votre image.

Jules Supervielle, « Le Forçat innocent », Œuvres poétiques complètes, édition publiée sous la direction de Michel Collot, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 273

avatar
Llew
Membre actif
Membre actif

Messages : 165
Réputation : 1
Date d'inscription : 20/07/2011
Age : 47
Localisation : région parisienne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  jo hubert le Mar 2 Aoû - 20:15

Merci, merci pour cette étude sur Supervielle, un des poètes que j'admire le plus.
"L'enfant de la haute mer" me hante depuis que je l'ai lu.
Tu m'as permis de découvrir des poèmes que je ne connaissais pas encore. "Figures" me fascine.

Ce forum est rempli de trésors.

avatar
jo hubert
Membre
Membre

Messages : 39
Réputation : 0
Date d'inscription : 21/07/2011
Age : 70
Localisation : Belgique

Voir le profil de l'utilisateur http://boriseloi.be/galerie-virtuelle/hubert/presentation.html

Revenir en haut Aller en bas

Corbeaux noirs et poésie qui ne craint rien.

Message  Aude le Sam 29 Oct - 18:20

Bonjour à tous
je ne connaissais pas vraiment Supervielle à part sa manière philosophique d'aborder la vie. Philosophie et simplicité. Ca restera quelque part dans ma tête sensible, j'ai largement aimé ce poème au-dessus cité, qui est "La goutte de pluie". Merci de partager vos goûts, de les laisser sur ce blanc virtuel. Sur cet espace aux corbeaux noirs.
Aude
avatar
Aude
Membre
Membre

Messages : 43
Réputation : 0
Date d'inscription : 17/10/2011

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Jules Supervielle

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum