Approches de la poésie contemporaine

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Approches de la poésie contemporaine

Message  Llew le Mer 27 Juil - 8:12


A.Introduction
-Tenter une approche (nécessairement rapide et incomplète) de la poésie actuelle, depuis la fin de la 2° guerre mondiale ou les années 1950, c’est :
-s’intéresser non pas aux sources (innombrables) mais repartir des moments forts de déclics, tensions et rupture qui ont permis son apparition (fin XIX°, notamment),
-s’interroger plus fondamentalement sur les objectifs et enjeux de l’écriture d’aujourd’hui, - lesquels, par l’interactivité qui existe aujourd’hui entre tous les arts, ceux de l’écriture comme ceux de la figure et de la modulation du temps – d’ailleurs mêlés – (peinture, architecture, cinéma, danse, musique, écriture…), seront très probablement arc-boutés sur les mêmes lignes de force :
-éclatement généralisé des formes héritées de la tradition,
-remise à plat des éventuelles « spécificités » propres à un domaine esthétique,
-réflexion/centration privilégiées sur le matériau constitutif
-création incessante de nouvelles règles et formes et tension vers leur disparition
-dialectique entre travail-en-avant et recherche de publics nouveaux.
-D’où cette suite, autant que possible organisée, de considérations théoriques, mêlée à une citation fournie (largement incomplète) de poètes « considérables » et à des lectures-témoins.
-Le but est, simplement :
-d’ancrer des connaissances qui se recoupent sur l’art contemporain,
-d’y voir un peur clair dans la luxuriance poétique actuelle : tracer quelques lignes de
force, planter quelques jalons et répères (et pardon pour les poètes non cités qui auraient mérité de l’être : plus de cinq cents pour la cinquantaine d’entre eux qui sont mentionnés) -de favoriser des libres lectures et/ou recherches personnelles en poésie.
-En 2° heure, nous pourrons avoir un échange autour de ces notions et contenus.

I.Une filiation qui se situe entre Baudelaire, Mallarmé… et les autres.-Partir de son asocialité récente (J.Claude Pinson). Selon Michel Deguy, poète et philosophe
exigeant : les lecteurs se sont perdus en route, à part quelques Petits Poucets qui recueillent des recueils.
-Parce qu’elle met l’accent sur l’invention d’une langue dans la langue (formule de Marcel Proust reprise par Gilles Deleuze) et qu’elle rompt avec les modalités ordinaires de l’énonciation en même temps qu’avec le mètre traditionnel, la poésie moderne, exigeant la rupture avec les habitudes de lecture héritées, semble vouloir tenir le profane à distance.
-Le travail de poésie ne semble donc pas uniquement consister à inventer une langue dans la langue mais à écrire pour un peuple qui manque (Gilles Deleuze).
-Peuple non point tant compris dans un sens politique, sociologique (« grand public,
populaire »…) mais au sens de cette majorité lisante dont S. Mallarmé disait qu’elle était à venir.
-Cette posture poétique (ou poéthique, car elle concerne toute une façon d’être, un éthos, une manière d’habiter le monde) autour de l’idée de dépeuplement est une notion essentielle de la poésie contemporaine.
-Depuis l’époque romantique, la poésie valorise l’arrachement de la vie quotidienne, la rupture avec le mensonge social, avec l’aliénation inhérente à la parole ambiante, au bavardage, au mode de l’anecdote et du reportage qui n’ont cessé de croître avec l’avènement de la société de masse.
-A l’opposé, elle favoriserait l’accès au sentiment pur (J-J.Rousseau), l’ établissement d’un séjour doué d’authenticité parce que consacré par le livre (Stéphane Mallarmé) ou la décision de conduire sa vie sous l’aplomb du soleil noir de la mort (Martin Heidegger).
-Cette poésie ainsi distanciée, parle en priorité de la nature, de l’élémentaire, du simple, de l’être…
plutôt que de la vie ordinaire, contingente, des difficultés à vivre l’époque moderne, son urbanité notamment comme chez Charles Baudelaire.
-Cette asocialité signifie une impossibilité pour autant dire native de la poésie de figurer le monde moderne. Elle laisserait le roman se salir les mains dans cette tâche médiocre liée au « reportage ».
-Elle aurait ainsi le sens de ce que Yves Bonnefoy nomme excarnation. Elle déshabiterait la quotidienneté jugée inauthentique, l’ici et maintenant, pour habiter l’essentiel. Ce serait son côté pastoral.
-Paul De Man voit dans cette pastoralité l’essence même de la poésie : il n’y a pas de doute que le thème pastoral est en fait le seul thème poétique, qu’il est la poésie même. Le côté « vertical » de la poésie, prière, incantation, renforcerait cet aspect contre le roman, plus politique, social, horizontal dans son énonciation et ses contenus.
-Cette posture poétique pastorale s’inaugure sans doute chez JJ.Rousseau (cf. Les Confessions) et après diverses formes variées se retrouve chez S.Mallarmé qui définit le poète comme un homme qui s’isole pour sculpter son propre tombeau ou chez ceux qui, à la suite de Martin Heidegger, font du poète une sorte de berger (pasteur) à l’écoute de la parole silencieuse de l’être.
-On le voit, la poésie contemporaine dans ses multiples directions s’inspire de cette dualité posée à la fin du XIX° siècle :
-une modalité théologico-poétique, spéculative (dissertant sur l’existence, l’ici et
maintenant) plus proche de Charles Baudelaire. Cette première manière, dans le contexte
contemporain de « crise du sens » (désastre du sens, crise du vers chez S. Mallarmé), pose le problème d’un « séjour authentique » pour l’être humain, ce qui est une manière laïque de poser la question religieuse ancienne du salut de l’âme. S’y rattache le courant des poètes pastoraux d’aujourd’hui : Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, André Du Bouchet, Jacques Dupin, Edouard Glissant, Michel Deguy, Bernard Noël, Jean Tortel, Jean Tardieu, Eugène Guillevic, Jean-Claude Renard, Claude Vigée, Lorand Gaspar… tous préoccupés par la question du lieu, de la présence, de l’élémentaire, qu’il soit celui du paysage ou de la parole.
-une modalité sémiotique, d’autre part, plus propre à S. Mallarmé, qui privilégie un
recourbement de la parole poétique sur elle-même et qui mènera au « textualisme »,
questionnement du langage sur et par lui-même au moyen exclusif des formes et matériaux verbaux. S’y rattachent des poètes « textualistes » comme Denis Roche, Anne-Marie Albiach, Claude-Royer Journoud, Maurice Roche, Christian Prigent, Emmanuel Hocquard, Valère Novarina, Olivier Cadiot, Jean Daive….
-Ces deux modalités ne font pas que s’opposer, elles se croisent le plus souvent dans une
modernité poétique française contemporaine qu’on peut qualifier de Mallarméenne.

II.La poésie à tendance textualiste
-On peut distinguer divers axes, courants, tendances, toujours très ouverts et fluctuants :
-Un axe formaliste avec Jacques Roubaud, poète mathématicien et théoricien de l’OU.LI.PO.
Dans La Jeunesse d’Alexandre (1978)il affirme qu’ il n’est de poésie que par le vers. Cependant, une part essentielle de son oeuvre consiste en une remise en question, souvent radicale du vers traditionnel ce qui débouche sur une prose rythmée ou chiffrée, la plupart des livres de Roubaud reposant sur des combinatoires de chiffres, notamment son chef-d’oeuvre : Quelque chose noir (1986), livre puissant et magnifique.
Une pratique, une théorie, souvent peu conciliables : la poésie contemporaine est hantée par cette contradiction fondamentale ; recherche et déséquilibre l’un et l’autre s’alimentant.
-Un axe minimaliste qui s’appuie sur les traditions de versification tout en les transgressant et s’attache à détacher le mot sur la page, la langue étant réduite à « son plus simple appareil » :
-Ainsi, Anne-Marie Albiach publie, en 1971, un livre Etat (1971)(état de la langue de son
époque) difficilement lisible, voire illisible, dont Jean-Marie Gleize nous dit que c’est un livre difficilement interprétable voire ininterprétable. Etat décrit l’état, un état, de la langue poétique, se traduit par une théâtralisation du mot sur la page, se réduit à une approche minimale de la langue où les articulations de la langue sont mises en évidence tandis que les adjectifs, subjectifs, sont réduits à la portion congrue. Etat peut être lu comme le roman de la langue, ce roman auquel travaille la majorité des poètes contemporains quelque soit la manière très diverse dont ils l’entreprennent.
-De même Claude Royer-Journoud, avec Le renversement, 1972, Les objets contiennent l’infini (1983),
sculpte le mot sur la page, ce qui lui fait prendre une ampleur insoupçonnée et oblige l’oeil à le reconsidérer : un sujet meut son verbe, qui ne va pas plus loin que son complément.
-Un courant héritier de la revue Tel Quel avec Maurice Roche. Selon lui, la poésie est inadmissible, d’ailleurs elle n’existe pas. Du reste, il cesse d’en publier après Le Mécrit (1972). Volonté de déconstruire la poésie, de défigurer la convention, de dénoncer le romantisme en poésie… Posture radicale, étonnamment romantique elle-même, s’inscrivant dans la lignée de Antonin Artaud, qui, affirmant détruire certaines traditions, n’est lisible que par ceux qui connaissent ces mêmes traditions. Maintenir ce que l’on prétend combattre s’inscrit dans une contradiction vitale. C’est parier sur son propre échec, d’où le sens peut-être de la publication par Maurice Roche, dans la
collection qu’il dirige au Seuil, de ses Oeuvres poétiques complètes.
-Dans le même héritage de Tel Quel et Antonin Artaud, on peut placer Christian Prigent et Valère Novarina (avec qui il a fondé la revue TXT). Christian Prigent use aussi bien de la prose enfiévrée, à la manière de Lautréamont, du vers minimaliste (Couper au couteau, 1993) ou presque classique (Paysages avec vols d’oiseaux, 1982). Ses derniers essais : Ceux qui merdRent , 1991, A quoi bon encore des poètes ? 1996, sont, tout en le dénonçant, proche d’un certain romantisme, de la métaphysique allemande aussi et de Georges Bataille, avec l’idée centrale du mal, de l’érotisme et des forces négatives, du « non-sens » du présent…Cette écriture de la catastrophe (Benoît
Conort), bouleverse la langue, le poète et son lecteur. C’est une écriture dé-rangée, hantée par le couple paradoxal, sinon contradictoire : haine de la poésie/amour de la poésie, un prose, notamment, qui atteint une scansion heurtée(cf. Une phrase pour ma mère, 1996), une poétique salutaire de l’excès parce que travaillée par le mal : La littérature est grande quand elle traite le mal. Non pas quand elle le soigne. Cette modernité n’est donc pas coupée de racines fort anciennes.
-Valère Novarina chemine dans ce langage polymorphe avec sa prose pétrie de violence brute, au rythme haletant, au sens toujours incertain, vacillant et mu par une certaine urgence de quasi éructation, langue nue, crue, vertigineuse dans sa richesse et sa polysémie (cf. Le monologue d’Adramélech, 1989).
-Un axe littéraliste, entre minimalistes et telqueliens, avec Emmanuel Hocquard. Lui aussi, comme Denis Roche, part de l’idée que la poésie n’est pas un exercice très admissible et qu’il faut la dé-construire. Proche de l’école objectiviste américaine, il nettoie sa langue de tout pathos.
Son écriture est transparente dans sa formulation quasi-scholastique (proche du métier d’un La Fontaine, ou, plus près de nous, des romans de Pascal Quignard). Ainsi, ses Elégies (1990) s’attachent à construire, dans une langue qui refuse la métaphore, un sujet mis à distance. Cette question du sujet est d’ailleurs au coeur de son oeuvre, fortement autobiographique : le sujet est distancé, neutralisé, considéré comme une pure surface (comme chez Paul Valéry) et reconstitué à travers divers modèles littéraires comme l’enquête policière dans Un privé à Tanger (1987).
-De même Olivier Cadiot, qui dirige la Revue de Littérature Générale, s’inscrit dans ce mouvement de déconstruction de la langue. L’art poétic (1988) est un collage d’exemples de grammaire qui ont pour but de dynamiter la langue, de réduire sa chair boursouflée par tant de siècles de « poétisme » pour, à travers ces séries de propositions minimales, en faire resurgir le squelette. Il faudrait citer aussi Pierre Alféri…
-On le voit, la poésie moderne semble être l’histoire d’une lutte jamais achevée contre les
contraintes qu’elle s’est inventée et qu’elle continue de s’inventer.

III.Une poésie plus pastorale
-Il s’agit, d’une certaine manière, d’un courant post-romantique qui cherche à fournir une parole alternative à un monde en proie à la crise du sens et à retrouver une communauté vraie.
Déjà Friedrich Hölderlin dans Le plus ancien programme de l’idéalisme allemand, rédigé en 1796 avec G-W-Friedrich Hegel et F-W Joseph von Schelling), proposait de faire de la poésie une religion nouvelle rapatriant le divin sur terre et fournissant à la communauté des hommes le lien mythique qui lui manquait après la répudiation de l’ancienne foi par l’esprit des Lumières.
Un siècle plus tard, pour S.Mallarmé, la poésie propose une explication orphique de la terre, elle veut douer d’authenticité notre séjour, elle est cette religion de l’avenir qu’il faut espérer un jour (même utopique).
-Yves Bonnefoy reprend ce projet, tout en reprochant à S. Mallarmé son excarnation, le fait de préférer le lieu intemporel du Livre au lieu terrestre d’aujourd’hui. Non pas rechercher des notions pures mais aimer des présences, retrouver nos proches, tout de suite, et donc parler, avec des mots tels qu’ils sont..
Toutefois, la poésie de Yves Bonnefoy ne se penche guère sur les modes pauvres de l’exister, emprunte peu le mode du narratif qui est celui du roman. Sa poésie reste héritée des religions, fait encore trop droit au culte des mots, à leur substance lexicale, à leur nomination solennelle, contre l’anecdote quotidienne.
-On peut toutefois dire que Yves Bonnefoy a ouvert la voie à une poésie capable de faire
entendre la vérité d’existence sous la vérité d’écriture, impulsion déjà fortement apportée par Henri Michaux avec ses désirs de voyages, de fuite de sa patrie, d’expérimentations de toutes sortes, y compris sur la langue (Plume, 1938 ; Ailleurs, 1948, Connaissance par les gouffres, 1961) . A partir de là, des voix dissonantes se font entendre qui vont habiter vraiment la « contingence », la ville moderne, la quotidienneté, même la plus triviale, créer une écriture poétique au plus près des modalités d’énonciation ordinaire, orale, de la langue, dans la foulée du Parti-pris des choses de
Francis Ponge (1924).
-En 1967 paraît Une vie ordinaire de Georges Perros : le propos ne refuse pas l’anecdote laquelle devient événement poétique. L’énonciation s’éloigne résolument de la doxa, de l’écriture classique, renouant avec le reportage. Le sous-titre, roman poème, qui n’est pas de lui étant éclairant de ce point de vue.
-En même temps, Jacques Réda (qui dirigea la NRF durant les années quatre-vingt) parcourt Paris et sa banlieue à pied et décrit ses multiples rencontres ordinaires, banales, triviales. Il ne révolutionne pas le langage mais le gauchit entre le vers libre et le vers qui « tourne » autour de l’alexandrin, d’un côté et, de l’autre, la prose qui le rendra célèbre : Ruines de Paris (1977), L’Herbe des talus (1982) : ce que j’ai voulu garder, ce sont les mots de tout le monde. Formule qui fait écho à celle de Paul Claudel : ce sont les mots de tous les jours ou à celle de Daniel Biga : si être poète ce n’était pas être
comme tout le monde, je ne ferai pas poète.
Souci du réel, notamment dans la pérégrination dans le paysage urbain intra et extra muros d’aujourd’hui et d’hier, ce piéton de Paris, grand amateur de jazz, apporte à la poésie son refus des théorisations (de quelque ordre qu’elles soient) au profit de la sensation et de la respiration du texte. On peut citer après lui Georges-L. Godot et ses petits tableaux familiers de province niortaise, Votre vie m’intéresse et Guy Goffette, dont le vers, après Paul Verlaine est plus musical et mélancolique, marqué les paysages du nord dans La vie promise (1991).
-William Cliff, dans Journal d’un innocent, par exemple (titre indiquant une poésie ancrée dans le réel) reprend cette tradition d’une poésie narrative évoquant les événements triviaux qui sont la trame d’une existence. Il s’oppose à cette idée que la poésie est une activité luxueuse pour un public de luxe et affirme son souci de s’adresser au commun des mortels., attitude qu’illustrent Bertolt Brecht ou les auteurs anglo-saxons : R-L Frost et W-H.Auden qu’il cite volontiers (cf. Fête nationale, 1992).
-Parmi les contemporains dont il se sent proche, William Cliff cite volontiers James Sacré et Guy Goffette. Ces deux poètes participent au « repeuplement » de la poésie : ils écrivent de façon plus narrative, un peu comme des « romanciers ». On leur adjoindra Pascal Commère et ses nombreux textes sur les vaches bourguignonnes (De l’humilité du monde chez les bousiers, 1996).
-On objectera qu’une poésie vouée au quotidien est guettée par la platitude. Le quotidien, lieu de « l’éternullité » serait trop humain. Mais, montre Maurice Blanchot, si le quotidien est le mythe d’une existence privée de mythe, transparente à elle-même, elle est aussi l’inaccessible auquel nous avons toujours déjà eu accès., ce milieu d’absolu contingence où peut scintiller cette part du sacré dans l’existence dont parle S.Mallarmé et qu’un Jean-Luc Parant, par exemple, a vite fait de gonfler en mythe explicatif grâce à son écriture litanique et luxuriante (nombreuses variations sur Les yeux à partir de 1975).
Georges Perros avait bien vu ce risque : je me sers d’un matériau sans transcendance, rampant, pari dangereux, voire imbécile…Pari qui peut être gagné si quelque chose comme une musique vient « sacrer » la parole poétique : Il y a, hors notre vision ordinaire, comme une possibilité de chant, de langage mélodique…Comme un léger décollement du discours…
-Ce refus de la démusicalisation éloigne les poètes pastoraux des poètes textualistes. Ils
annoncent, à l’inverse, le retour du lyrisme avec James Sacré, lequel, à son tour, cite : Louis René Des Forêts, Jean Grosjean, Denis Roche, Dadelsen, Salabreuil, Gilbert Lély…
-La poésie de James Sacré parle de la vie la plus quotidienne (cf . La solitude au restaurant), se tient, en son énonciation, au plus près de l’événementiel banal, s’adresse à l’autre qu’elle tutoie dans son intimité : cette poésie qui bouscule l’ordre langagier trop bien administré nous aide à rompre l’atonie d’une existence, ce poète ayant été marqué sans doute par les avancées « textualistes » de la poésie des années soixante. Inventant une langue dans la langue, la poésie de James Sacré est lyrique en fonction de la musique phrastique qu’elle invente, elle va de la prose au vers long, elle pense une poétique nouvelle, un rapport nouveau d’un peuple à sa langue dans des ouvrages qui ne cessent de jouer sur la langue et sur son rapport au monde comme l’indiquent ces titres : Figures qui bougent un peu (1978), Quelque chose de mal raconté (1981), Le renard est un mot qui ruse (1994). Son écriture, bancale, claudiquante, est capable d’épouser les formes du
réel tout en ne cessant de s’interroger sur les pouvoirs du poème dont elle se méfie, comme dans Une fin d’après-midi à Marrakech (1988).
-Dans cette mouvance, le « lyrisme critique » représente peut-être la famille la plus récente des poètes d’aujourd’hui, très nombreux, écrivant sous les formes les plus, diverses, de Jean-Luc Sarré (Les journées immobiles, 1986) à Yves Di Mano, directeur de collection chez Flammarion (Partitions, 1995) en passant par Gérard Noiret (Chatila, 1986), Pascal Boulanger (Martingale, 1995), Bernard Chambaz, Richard Rognet… Sans oublier Philippe Delaveau qui, après la publication de La Poésie française au tournant des années quatre-vingt (1988, Ed. José Corti) passe pour le chef de file du « nouveau lyrisme ».
-La notion d’engagement qui pointe parfois sous les titres (cf. Chatila) se retrouve plus fermement chez des poètes proches, ouvertement catholiques dans leur affirmation, comme Jean-Pierre Lemaire, proche du prosaïsme chargé de mystère de Jean Grosjean, lequel, dans un registre humble de poèmes brefs à forme verticale (cf. Le chemin du cap, 1993), n’hésite pas à évoquer le martyre des moines de Tibéhirine (Algérie) : s’emparer de la douleur de l’homme par un prodige de compassion infinie, écrivait Georges Bernanos.
Non point que l’engagement ait disparu chez les poètes d’aujourd’hui, comme il semble
souvent à première vue mais il prend des allures moins solennelles et tonitruantes, il se dit à l’écart d’un vers, d’une ligne, loin des trompettes à la Victor Hugo. Et surtout, il existe d’autres lieux fort nombreux et variés de militantisme pour les citoyens qui le désirent. La réflexion sur la langue poétique a conduit les poètes à travailler prioritairement le matériau poétique qu’ils emploient, loin et contre les multiples récupérations de tous ordres de la parole, à ne pas habiller artificiellement leur défense du respect de la personne humaine des ors de la littérature et de la
position dominante et trompeuse que celle-ci pourrait leur conférer, alors qu’il s’agit de toute autre chose. L’auteur construit le monde clos de sa fiction, le citoyen se mêle au monde…
-Ceci est au coeur de la réflexion autour du lyrisme critique menée par Jean-Michel Maulpoix, qui dirige la revue Le nouveau Recueil. Forte des avancées théoriques et des recherches textuelles sur les spécificités de l’écriture poétique, la poésie se doit de s’interroger sans cesse sur ce qui la légitime et ce qui la spécifie et rejeter toute amalgame dévalorisante. Voir par exemple, la pénétrante réflexion qu’il poursuit dans Du lyrisme (200) et Le poète perplexe (2002), et son recueil Le nom perdu (1987) à l’harmonie enchanteresse.
Proche de lui, il faut citer Antoine Emaz, sa poésie crispée sur le quotidien jusqu’à être
prophétique : Sable, Ras… parus aux Ed. Tarabuste (1996, 2001).
-Le lyrisme critique, en s’efforçant de dépasser les contradictions qu’il embrasse délibérément dans son intitulé même, s’efforce de refuser l’épanchement et l’illusion lyriques aussi bien que la célébration naïve d’un sujet autarcique. Parce que sans illusion, il vise à l’autre, il instaure une poétique de l’adresse, une poétique de la voix.
Le lyrisme critique n’est pas un retour au sujet omnipotent mais un chant qui se déploie à travers la voix et, s’adressant à autrui, pose l’altérité comme une des clefs de la création. Il refuse de se laisser prendre au piège de son propre miroir. C’est dans la voix et par la voix que le sujet se constitue en être de chant, qu’il s’adresse à l’autre
vers qui le chant est tendu, hors de toute posture romantique (Benoît Conort).
Poétique de l’adresse, du don, telle semble être la plus récente orientation de la poésie française.

B.Conclusion
-Ceci pourrait nous amener, en conclusion, à une esquisse de définition du mot poésie, évidemment subjective et circonstancielle : une expérience radicale du sujet mettant en cause sa relation au monde et à la langue (PB), matière qui est à la fois celle du corps, celle du monde et celle des mots (Michel Collot) si tant est que la véritable réussite de tout art tient dans son aptitude à communiquer une présence, la matière émotion instantanément reine, qu’évoque René Char dans son aphorisme, ce poète immense, oraculaire, qui aura durablement marqué son siècle, jusqu’à sa mort (1988), par
les multiples et profondes admirations et réactions qu’il aura suscitées et qu’il continue à susciter.
Si, selon Paul Claudel, la poésie, avec Stéphane Mallarmé avait abouti à l’absence réelle, au processus dialectique qui nie l’objet, l’aboli bibelot d’inanité sonore, il semble que beaucoup de poètes, aujourd’hui, s’efforcent de saisir la présence réelle, aussi bien l’objet que la personne, par des moyens propres et originaux qui vont de l’extrême simplicité, à la profusion la plus luxuriante, preuve de l’extrême santé de la poésie d’aujourd’hui malgré les lois d’un marché qui n’est pas fait pour elle… mais ceci est un autre sujet.
C.Eléments bibliographiques (Ces auteurs sont eux-mêmes des poètes).
-Conort, Benoît : articles de revues poétiques : Le Nouveau Recueil, La Quinzaine Littéraire, La NRF, le Mâche-Laurier, Ecritures, Les Cahiers Bleus...
-Maulpoix, Jean-Michel : Du Lyrisme, Le Poète perplexe (Ed. José Corti
-Orizet, Jean, Anthologie de la poésie française, Larousse, 1988
-Pinson, Jean-Claude : Habiter en poète (Ed. Champ Vallon) ……………………………………
.
Avril 2004. Paul Badin, poète.
La poésie ne changera pas la vie
Elle ne la vivra pas à notre place
Elle n’inscrira jamais sur les pages du grand Livre
Les noms des dieux qui dorment au fond des galaxies
Elle ne ramènera parmi nous aucune parole perdue.
Ecrire est une manière de se déplacer
Et de se perdre.
Mais je tiens à autrui par là
Comme moi, il doit mourir.
Jean-Michel Maulpoix, Dans l’interstice, Ed. Fata Morgana, 1991

Paul BADIN : BIO-BIBLIOGRAPHIE
Du même auteur :
Publiés chez l'auteur
-Repères, 1979 (épuisé) (encres et fusains de François Le Ru)
-Dans la poussée du lierre, 1980 (épuisé)
-Le chant de la poulie, 1983
-Les tables du soleil, 1983,86 (consacré à la Grèce)
-Le secret de l'étoile, 1986
-Isotopie-oratorio, 1986
-Fluences, 1987
-Bribes de mai, sueurs d'été, 1987
-Arauco ou l'énigme de l'oeuvre, 1987 (consacré à la lutherie; avec François Bon et Ricardo Perlwitz) (épuisé)
-Le 31 octobre, 1987
-Fragments des Busclats, 1988 (consacré à René Char) (épuisé)
-Terre, 1988
-Café grec, 1988 (consacré à la Grèce)
-Passante inépuisable, 1989
-Seuils de silence, 1989
-Permanence du fleuve, 1990, 2° édition 1992 (consacré à la Loire; photographies de Jean-Luc Courtois)
-Pariade, 1991
-Lit majeur, 1992 (anthologie de poèmes d'amour) (épuisé)
Chez les éditeurs
-Les plis du temps, Ed. Caractères, 1995
-Clair de Chine, Ed. Soc et Foc, 1996 (traduction et calligraphie chinoises : Yan Wenli et Cheng Jing Ping) (épuisé)
-Krama, Ed. Pays d'herbes, 1996 (consacré au Cambodge; bois gravé de Liselotte Voellmy) (épuisé)
-Pureaux, Ed. Cahiers bleus, 1998
-Ricercar, Ed. L'Amourier, 2000
-Onze d'été, Ed. Tarabuste, Triages n°13, 2001 (33 poèmes grecs)
-La Loire en barque ce matin, Ed. José Saudubois, 2002, (photographies de José Saudubois)
En attente
-A la Pointe de Loire, Ed. Tarabuste, 2004
-Rives Sud, Ed. Le chat qui tousse, 2004
En préparation
-Chantier mobile
-Jardin secret
Khaos vision
-Battements
Expositions, livres d’art
-Onze d'été, exposition-livre d'artiste : 18 gravures de Gérard Houver, 2001
-Loire, livre unique d'artiste : 11 séries de 3 peintures de Martin Miguel avec textes, 2002
L'auteur :
8
Né en 1943, instituteur puis professeur de lettres, coordonnateur académique lecture-écriture à la mission d'action
culturelle du rectorat de Nantes, créateur et président de la saison poétique et littéraire d'Angers à travers Le Chant des
mots, jusqu'en juin 2003 ; actuellement responsable de publication de sa revue N 47 28.
1970 : découverte - capitale - de la poésie de René CHAR. 1974, premiers poèmes. 1978, premières rencontres à
L'Isle sur la Sorgue. Le poète l'incite à publier ses premiers recueils. Dix années d'amitié, jusqu'en 1988…
6 quai du Port-Boulet, 49080 Bouchemaine
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