Nico alias - extrait Total Dreamer - (désolé pour la mise en page, provient de Word)

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Nico alias - extrait Total Dreamer - (désolé pour la mise en page, provient de Word)

Message  freling le Mer 20 Juil - 21:07

NICO ALIAS

Vieux Soleil, seul ami qui veille encore sur moi
Dans la poudre de l'avenir
Lave-moi de mes péchés antérieurs
Délivre-moi de la sombre lumière
Qui s'attache à mes pas
À chaque fois que je respire la poussière de tes éclats
Rends-moi à l'ombre du trépas signifiant
Que fut ma naissance au bord du monde
Stéphane Jousselin

Méprisant la romance des ténors à voix creuse et le chœur des grillons qui chantent à la lune, je cherche à démêler les voix des échos parmi toutes les voix, je n'en écoute qu'une.
Antonio Machado




Mère A1 : Collectif Virtuel Programmation Mentalogène (CVPM) Extraits du journal (avec incitations du générateur de synapse sociétale - lobe cervical arrière gauche zone lc2)

Tu attends la rame. Il est 6h30. Tu as pris ton petit rail de coke. C’était inévitable. Le ciel est pâle. Les visages et les trains pareillement.

Il est 6h37. Une minute de retard. Tu vas t'asseoir dans le wa-gon 36, sur ton siège préféré. À côté de Brichaud. Vous évoquerez la conjoncture économique. Lucette, fonctionnaire qui se pavane, va bientôt s'exprimer. Il est 6h47, gare de Montbrisset. "Regardez le tiers-monde, c'est pire".

[moi]… Mal de crâne, débris d’empire.

CVPM : Le sujet aurait tendance à suspecter le programma-teur. Il a laissé s’échapper des expressions sarcastiques.

Il est 6h52. Brichaud va ajouter son grain de sel. "Nous ne sommes pas conscients de notre bonheur". Ça a marché, pile. Tu acquiesces résigné. Tu ne peux t'empêcher de piquer du nez. Tu fais un rêve furtif. C’est important pour ton équilibre.

Permission d'intervention A1 accordée.

Au dessus de toi, dans ton subconscient, deux femmes pala-brent puis ferraillent, les poings serrés. La première est très âgée, ridée, menaçante. Elle tient deux petits livres noirs, le code civil et le code pénal. "On" l'appelle le Sociétal. L'autre est jeune et obs-curément belle. Elle semble te protéger des attouchements vis-queux de l’autre, que tu as finie par appeler "Mère". Poèmie, c'est son nom, a décidé d’en découdre avec la démone. Elle te réchauffe de ses mains de satin. Puis tu pars. Loin. Si près, Cyprès…

Ton rêve suburbain continue. Le train parcourt des plaines au ciel bleu cobalt embrumé. Des êtres nus, asexués et lumineux, courent fébrilement autour du convoi. Au loin une chaîne de monts aux sommets chatoyants blancs émail irradie dans l’atmosphère extatique. Des neiges éternelles aux milles aspects reflètent l’azur virginal. Une mélopée surgit des nuées, celle qui a enchanté ton adolescence. Le troisième mouvement de la neuvième de Bruckner entêtant, obsédant. Il a bercé tes nuits et les musicologues y ont discerné l’envolée vers des nuées inconnues. Puis la huitième retentit à la suite, là où Anton a tissé sa musique dans les yeux d’une jeune fille. Ah, cette cruauté poétique… est-ce toi, Poèmie ? Les substances hallucinogènes tancent tes circuits… le rail… de coke cette fois !

Puis une nuit, subito, descend. Cette nuit sans réverbère, op-pressante, qui s'abat toujours sur les chemins de fer, tentures moi-sies, escaliers galeux. Les wagons percent le brouillard de suie, au milieu de créatures imaginaires indistinctes, nœuds d’hystérie faits de diptères. Les êtres ont fini par assaillir le convoi. Tu te vois fuir en traversant un premier wagon peuplé d'êtres sans âmes, cagoulés de noir soyeux - ténébreux courriers. Les visages à peine visibles semblent transparents, quoique grimaçants. Ils fredonnent de sinistres complaintes dans ce limon amer. Ces vipères aux membres discords assassinent Bruckner.

Force est de constater que le traceur est dévié par la subs-tance… A1 donne sa permission. Il faut bien que le sujet expulse par le rêve.

À ce moment précis le train entre dans un tunnel sous une basilique. Tu en profites pour fuir tes hypogriffes. Alors que la lumière réapparaît progressivement, tu aperçois l'entrée du deuxième wagon. Tu es coincé, paralysé dans le soufflet qui sépare les deux voitures. Il te semble apercevoir sur les parois, en lieu et place des fenêtres, des tableaux impressionnistes élégiaques. Ils oxygènent ton mental. Tu reviens à la case départ de ton rêve où tout était naïf. Les substances toxiques se sont diluées infinitésimalement en ton sang. La source s’est tarie dans tes veinules cervicales. Tu te réveilles brusquement, bienheureux. Brichaud s'exclame :
 Il ne fait pas bon être le cul entre deux chaises !
 Seriez-vous extralucide ? Mes songes vous semblent fami-liers, Brichaud !

Ah les cons. Tu te sens nauséeux à cause de cette impression tenace de vie entre réalité et songe glorieux. Ne t'inquiètes pas, c'est une fatigue banlieusarde. Brichaud réplique : "Je ne t'ai pas adressé la parole, Nico. Ça ne va pas ? Ce n’est pas le moment de rêvasser, il faut aller bosser, vieux !"

Une phrase rebelle (en italique) risque de se glisser dans ta programmation mentale. Activer le traceur, insuffler l'intravei-neuse cortexiale d'anti-onirite. Rappeler au sujet que le véritable inconscient, moteur, est celui qui est mis en valeur dans un italique souligné. Notre travail est de souligner, nous le répétons, souligner. C’est ainsi régner par la pression et la crainte du lendemain.

Il est 6h54. Tout à l'heure les portes s'ouvriront. Ici aussi c'est un tiers monde. Il fait frais, c'est l'automne. Il fait huit degrés.

Tu n'es pas d'un naturel optimiste mais tout va bien, du meilleur côté de ton monde. Tu es stressé mais les médias t'ont rasséréné. La guerre politique bat son plein entre Gamerol, le candidat social démocrate, et Transax le libéral. Ce dernier fait les gorges chaudes dans la presse spécialisée. Il va divorcer et épouser un mannequin. Un mannequin. Nous sommes en pleine campagne électorale. Gamerol promet de réduire les inégalités. L'autre réduira le déficit budgétaire. Le chômage a reculé de 0,5 %, bonne nouvelle. Moins bonne maintenant : les crimes et délits ont augmenté de 1,2 %. Le gouvernement nous a rassurés, les nouvelles mesures prises par le ministre de l'intérieur devraient les faire baisser de 0,4 %. Le poste de radio l'a annoncé, le moral des ménages remonte. La consommation aussi. Nous sommes dans un système ou les donnes se rééquilibrent. La température a remonté de 0,5 °. Il fait 8,5 ° en gare de Mire-les-Roses. Soit positif, zen attitude.

Cela ne va pas forcément être facile. Ton patron veut te voir à 9h00 dans son bureau. Il y a de nouveaux contrats à négocier avec la CEDCR. Un gros enjeu. Il ne faut pas se manquer. As-tu pris ton tranquillisant, l'Almur, ce matin ? Tu as oublié. Ce n'est pas grave. Regarde les visages autour de toi. Tu ne te situes pas trop mal. Marié, deux enfants. Tu es dans les statistiques. Propriétaire, une belle maison, les traites un peu fortes soit, en revanche tu as un bon salaire… et un crédit revolving. Ça t’oblige à t'accrocher. La tension te bouffe un peu. Quelques douleurs d'estomac. Ce n'est pas encore un ulcère. Tu devrais peut-être consulter ton psychiatre. Rappelle-toi, l'équilibre, le fil du rasoir. Ca te rappelle une chanson : « c'est pas si mal, c'est le progrès ». Nino Ferrer s'est suicidé. Dommage.

Cette migraine, si j'avais au moins de l'aspirine ! Dans quel univers retrouverais-je Poèmie ?

Attention : appel de sous-programmes mentaux pour enquête neuronale

Il fait neuf degrés. Gare de Fouillis-les-Aïeux. Les gens sur la banquette de l'autre côté du couloir font la gueule. Tu aimerais leur parler. Ils sont pensifs, comme toi. Abrutis par les transports, comme toi. Se taire, ne pas déranger, respecter le silence de l'autre.

8h00, tu es arrivé. Tu frissonnes, éberlué dans le petit matin. Tu t'engouffres dans le métro. Ils ont mis quelques musiciens pour égailler les correspondances. Les statistiques déclarent qu'il y a moins d'agressions depuis. La chanson « Chatelet-les-halles » te revient. Tu croises des visages de femmes. Tu aimerais accrocher un regard d'amitié. Attention à la libido. Les pubs fortement sexuées excitent ton mental. Au beau milieu de ta solitude, fuir avec une princesse ? Rêve d'adolescent stupide. Un comique le disait, regarder mais pas toucher. Les interdits font partie de ta réalité. Assume, tu es un homme.

Dernière station. Le stress remonte… ton rendez-vous avec le patron. C'est un moteur. Ça se travaille, tu as appris cela au dernier séminaire des cadres. Une expression te vient à l'esprit, lancinante, sur laquelle tu devrais faire un travail…

… Nico alias prison ! J'aimerais tant écrire un ouvrage dont ce slogan serait l'emblème. Qu’en penses-tu Poèmie ? "Je vais t'ai-der. Prends confiance. Marche simplement et en avant. La frustration est la porte du dénouement. N'aie crainte. Ta bouche s'ouvrira dans le temple du stress. Tu te reposeras sous une arche de recueillement. Tu passeras le Styx dans un brouillard sec."

Attention : appel de sous-programmes mentaux, appel de sous programmes ! Nous essayons de jouer le jeu pour mieux redresser le sujet.

Oui… la poésie, tu as raison. Juste un peu de matin clair pour te changer les idées, hein ? Ensuite capitaine courageux, toi qui sait faire la part des choses, mouille-toi dans le réel exaltant du busi-ness. Ceux qui fuient sont des lâches. Arrêter la spirale du désen-chantement, face au vent. Un navire se sert de souffles contraires pour avancer. Transformer l'opposition en énergie créatrice. L'ani-mateur du stage, Vergeot, te l'avait démontré. Zen. Là où il y a le zen, il y a du plaisir… Tu souris à peine à ce jeu de mot éculé. Cette forme de philosophie fait partie de ton modèle d'éducation. C'est grâce à cette stratégie que tu as pu te caser dans le système. Réussir. Rebondir. Ah la résilience, on ne parle plus que de ça. Bien allez, maintenant tu sais ta leçon par cœur.

The show must go on.

8h15 correspondance, Forum des halles, correspondance. Ça grouille de monde. On se sent moins seul. Ou alors le contraire, les regards vides… C'est parfaitement normal, personne n'est vraiment réveillé.

Hurler ?

Tu dramatises. Tu as raison, défoule-toi en pensée. Tu marches environ pendant un kilomètre de correspondance. Les jambes sont lourdes, pas assez de sport ! Tes collègues vont au club de Gym « Les Joncquiers », ils ont compris. La communauté dans laquelle tu vis, se régule : c’est la loi de la fourmilière. Ou mieux, le confucianisme, le yin et le yang, l’équilibre… toi qui aimes l’Asie. Mme Grouche à l'accueil client prend des vitamines le matin. Elle fait une nouvelle cure de Ginkan, l’Asie encore… ça la dynamise. Tu devrais essayer. Il fait 22 degrés dans le métro.

Conneries urbaines. Demain. Ça ira mieux demain. D'immenses affiches, sous les arches de la station RER, vantent les promotions pour des séjours à Bali ; l'échappée à la portée de ta bourse. Un voyage à l'autre bout du monde, toutes ces couleurs exotiques et sensuelles te font trembler d'envie. Voilà un bon défi, se lever matin pour poser tes congés. Une petite semaine de liberté au milieu des semaines de contrainte.

Hurler ?

Ne cherche pas d’argument pour reculer. Le pessimisme c’est pour les niais, la fuite, pour les névrosés. Arracher ces affiches ! Oui, mais en esprit, symboliquement… ces banderilles qui relan-cent une douleur. Cela s'appelle la faiblesse !

Déni, geôle.

…Monter dans la rame, allez. Les affiches du nouveau film "pétage de plomb" tapissent les wagons. Il ne s'agit que d'une fic-tion. Un pauvre type plaque tout. Si tout le monde faisait comme lui…

Le déni est obscur comme l'histoire redondante des matinées de banlieue, obscur comme une salle de cinéma de quartier désaffec-tée.

Attention appel ressources, appel ressources

Obscur… Secoue-toi, tu vois tout en noir. C'est justement un petit noir qu'il te faut pour te remettre d'aplomb. Encore deux sta-tions et tu descendras à République. Là il y a Gino et son petit zinc. Les petits expresso Parisiens vous transforment la tête en shaker. Quel bonheur. Quel bonheur. Quel bonheur !

C'est un peu d'alcool qu'il te faudrait. Tu prendras ton gin-fizz ce soir devant la télé, elle te donnera des news du monde interna-tional tendu au milieu duquel ta confortable France vit. Privilégié, va ! Ton voisin de palier te l’a glissé à l'oreille. Ton paradoxe de français moyen : boire un apéro devant un tremblement de terre ! Lol. Tu l’as déjà dit à Branchard et Coulu, durant la pause café. Il y a pire ailleurs. Ah, oui, au fait ton café ?

… Un ailleurs… Je deviens con. Lol… oui, Lol.

Station bastille. Les hallucino-alcaloïdes viennent encore gon-fler tes tympans. Il ne s’agit plus de ton petit rail blanc de ce matin. C’est un prolongement-substance-mystérieuse, liquide gazeux, des glandes oniriques de ton double. Il lutte, inutilement, contre les sains automatismes de ton être social. Tu reviens dans ton wagon-symbole de ce matin. Les tableaux élégiaques, la case départ du songe ancien. Itératif. Itératif le ciel cobalt embrumé qui s’éclaircit laissant apparaître les créatures qui courent le long du train. Le tunnel du métropolitain s’est enluminé au son de Bruckner. Un matin des mondes te poursuit. Il tente de naître en toi, atteindre la carnation.

Attention, le cycle mentalogène de Mère A1 semble contaminé par la substance.

Les êtres de lumière te hèlent par la fenêtre. Fenêtre. Tu crois voir, par flash ultra instantané, le visage d’un vieillard, mythe an-cestral de tes racines. Quelque chose te dit que cet ADN court dans tes veines. Quelque chose, c’est certain, vient de nos aïeux et crie vers le grand retour à l’imaginé. Quelque chose.

Attention, nous le répétons, le cycle mentalogène de Mère A1 semble contaminé

Les créatures crient : « Viens. Viens vite. » Tu as hâte de te ré-veiller avant que la nuit sans réverbère ne descende à nouveau avec ces encagoulés. Le baume obscur se referme. Le tunnel entre Bastille et Bréguet Sabin. Tu te ressaisis en frémissant. Le réveil, rude, con comme ton univers.

Station République. Tu as l'impression d'avoir déjà vécu cette journée. Conditionnement, promiscuité… normal. Serré comme une sardine, tu réfléchis. Au moins, ici nous sommes en intime communion avec le prochain. Tu te dis que ce n'est pas trop désa-gréable. « Je » me dis ?... TU TE DIS, s’il te plaît. Plus loin, sur la plate-forme au milieu, tu vois un gros gars serré contre une jolie brune. Un petit pli s'ouvre sur la commissure droite de tes lèvres. On a quelques bénéfices secondaires avec ce mode de vie. Je me dis : la frustration est un moteur. TU TE DIS.

Station… « porte du rêve », poémie m’a inspiré, soupir roma-nesque.

… Au milieu des chaumines ? Ridicule ! Des mots que tu ne connaissais plus t’on effleuré. Ce que les poètes appelaient « le penser ». MAITRISE-TOI. À ce moment tu viens de regarder un type près de la porte coulissante, prêt à bondir sur le quai. Il parle tout seul. Il n'est pas loin du fameux « pétage de plomb ».

… Manque de poémie…

Il y a pire que toi.

Mensonge.

Tu ferais mieux de regarder la vitre en verre fumée où des ados potaches ont gratté les lettres de « guerre » : « places réservées aux mutilés de cul ». Tu te regardes sourire et sourire encore. Les portes en inox s'ouvrent et la meute dégouline sur le quai déjà noir de suie, noir de monde. Tu es porté par le flot. Il est vraiment temps que tu arrives. Les transports en commun ne sont pas un gage de forme olympique mais heureusement, il y a le petit noir que tu allais oublier. Les petits plaisirs font oublier les grandes désillusions.

Mutilés de la pensée.

L'air libre. Le soleil commence à pointer au dessus des frondai-sons. La brume banlieusarde s'est dissipée. Paris. Les chansons des années trente sur la ville lumière te reviennent. Tu ne sais trop pourquoi, tu te lances dans un panégyrique. Il fait dix degrés. Pas mal pour un novembre. Ah les petites promenades que tu fais le midi. Ah les grands boulevards, vantés par Montant. Tu fends l'air vicié. Tu sembles revigoré. Tes semelles battent l'asphalte uriné de la "res publicae". Courage !

La chose publique.

… Admirer la statue qui se dresse nonchalamment au milieu de la place. Elle représente cette chère nation, modèle de démocratie et de liberté… Et de fric. Ne soit pas ingrat. Tu lui dois beaucoup. Tu te dois de la remercier en besognant. Travail, fa-mille…Patrie !... Allez pensons à autre chose. Au coin du boule-vard Magenta il y a le petit troquet qui t'attend. 8h30. Salut, Gino. Sale gueule le patron, aujourd'hui. « Un express bien tassé avec un sucre et un croissant ». Les gens palabrent, ils grattent des grilles, regardent les courses de chevaux, les grilles de loto, un moyen comme un autre de se faire de l'argent. Tu n’y as jamais pensé ? Ça s'agite, ça gouaille. Tu écoutes les brèves de comptoir. Cette fois-ci c'est la commissure gauche de ta lèvre qui se plisse. "C'est beau, la vie", la petite chansonnette fredonnée par Aubret remonte le cours de ton enfance. Alors pourquoi ne pas s'autoriser un petit bonheur accoudé au comptoir. Tiens voilà Marco, le SDF du quartier… comme une huître ! Magie du Muscadet. Lui aussi il a son rail de blanc… liquide, pas le même… Marco, pas narco… Tu souris… un petit peu. Il y a pire, toujours pire que sa propre situation sociale.

Je deviens vraiment con.

Mère A1, CVPM, vite.

… Jette un œil sur l'écran accroché au plafond jauni par le ta-bac. C'est l'heure de l'Astrologie. Ginette la devineresse parle de ton thème, les décans du Sagittaire. Alors que le Soleil passe par ton signe, prétend-t-elle, l'astre ascendant se dirige vers le Capri-corne. Né pendant les trois jours qui suivent la nouvelle lune, tu mènerais ta vie de manière solitaire. Tu serais du genre lunaire, tempérament replié sur soi-même, peu enclin à supporter l'in-fluence de l’entourage. Il semblerait que ça te ressemble, non ?

Ginette a encore frappé ! Ah, cette configuration qui te confère un caractère émotif et parfois impulsif. Rassure-toi, du fait de la dominante saturnienne du thème, ce tempérament indépendant te rend paradoxalement fort. Replié, émotif, mais fort. Les planètes se rééquilibrent. Même là-haut, vois-tu, tout est bien agencé pour programmer ta vie.

La Chose, toujours la chose. Merde.

Une phrase rebelle se glisse à nouveau dans la programmation sociétale. Réactions anxiogènes ! Appeler le collectif. Activer le surmoi.

Tu ne veux pas écouter la suite ? Pense au plan de carrière que ton patron t'a proposé. Indépendant et fort, tu es fait pour supporter tout ça. Ils ont raison.

Ils, qui ça Ils ? Ginette et ses putains de planètes ? Notre mère la République ? … ça fait beaucoup de mères. Ne manque plus que ma femme qui tient à son confort… la pauvre elle n’y peut rien. J’aimerais voir la photo de dame Ginette accrochée au dessus du bureau des dames pipi. La télé, le ciné, le métro, Mme Grouche, mon patron, Gino, la télé, Ginette, dame pipi. Elles. Ils.

Des phrases parasites prolifèrent. Traquer. Le traceur appelle la procédure en langage psychogéne. Hypothèse de réaction pro-posée :

DEVIENDRAIS-TU PARANO ? Il fait blême. Il fait dix degrés à Paris, sur ta planète. C'est TA planète, n'oublie pas. Tu sors du café. Tu marches en gambergeant. TU N’ES PAS CONSTRUCTIF (cette phrase en vert fluo parcourt ton nerf optique, en majuscule, c'est ta raison, écoute-la).

Merde.

Allons, un peu de fatigue, REPRENDS-TOI.

Problème dans le noyau, programmateur psychotique en shut-down. Appel à la procédure d'exception.

DIRIGE-TOI tranquillement vers le dix boulevard Voltaire.

La chose en vert fluo. La chose majuscule. Au secours !

Société NMPA. Marchés d'aménagements publics. 9h00. Le patron t'attend. Josiane Grouche t'accueille avec le sourire. Elle a pris son Ginkan. TA VIE PROFESSIONNELLE EST PASSION-NANTE, ELLE MERITE D'ETRE VECUE. Deuxième couloir à droite. Première porte, 23a. Mon bureau, mon autre chez-moi. ÇA TE RASSURE.

Le fluo et le mal de crâne. Ça me fait chier.

… Justement, tu vas aux toilettes avant de rentrer dans ton do-maine. Il faut se vider avant le grand jeu de la vie. Tu t'y retires souvent pour méditer. Se vider, les déchets, les mauvaises idées, la merde, les éliminer. Le bureau, les photos de la femme et des en-fants. ÇA RASSURE. C’est quoi ça ? Morel frappe à la porte. Discussion sur le temps, le film d'hier à la télé. C'était nul. Tu es d'accord avec lui, la communication ÇA RASSURE "Tu as vu le premier ministre à la télé : toujours aussi mauvais". Ça me rassure de critiquer. J'ai dit me ? "Je" s'exprime ? Ah la mélodie de Bruckner qui me revient en mémoire.

Soudain une envie de griffonner des mots "me" prend. PENSE À TON BOULOT. Ma main résiste et tremble. Elle arrache quelques feuilles de "mon" bloc-notes. Oh, Poèmie est-ce toi ?

Vas-y.

La machine à café. La caféine. Il est jouissif de critiquer son service… ainsi que le patron que tu vas voir dans un instant. Voilà Morel. Ce type là aime bien dénigrer, tu ne sais pas trop ce qu'il dit dans ton dos. C’est ça, le jeu excitant de la vie ! Se battre. Puis maintenant c’est Isabelle, secrétaire de Murat, que tu croises. Sourire vague, on ne sait jamais ce qu'elle pense. Ils me font chier. "Alors Nicolas, le grand rendez-vous aujourd'hui ! On va être au top, hein ? Faut les décrocher ces contrats ! Vous y arriverez, vous êtes combatif, sensible mais capable de vous dépasser. L'idéal pour ce job".

Murat… Allégorie ophique qui fleure bon l’adversité. Les vi-pères détestent la beauté du cœur.

Problème dans le noyau de la procédure d'exception - appelle l'anti-virus mentalogène. Demande de recours. Les phrases itali-sées prolifèrent au milieu du code.

Poémie ? RAISONNE-TOI. Est-ce que les fluos auraient quelque chose à voir avec une migraine ophtalmique ? …voir un psy, peut-être. Vas-y, déchaîne le verbe.

"Je" écris ces mots étranges et déroutants sur les folios arrachés au bloc-notes.

Bohème, Beau aime, Poème,

Bien, aller chez Murat avec ton dossier "marché CDECR". Tu as gambergé toute la nuit. Merdier de… marché publique d'amé-nagement des ronds points de la banlieue ouest avec des panneaux publicitaires rétro-projetés. Tu as préparé tout l'argumentaire. Des millions d’Euros à la clé. Tu as fignolé tes marges en contactant tes fournisseurs d'écran plasma géant d’extérieur. Tu prouveras à Murat que tu as un argumentaire béton. Ah, la jouissance de la guerre ! Si tout est ok tu rencontreras le client, partenaire qui tra-vaille avec la Région Ouest, cet après-midi avec Murat. You are the champion, my friend ! Oui mais… pas le droit à l'erreur. Sinon c'est Morel qui négociera les contrats la prochaine fois. Adieu les trois pour-cent de com’… Et à l’occasion de la réorganisation des services le trimestre prochain, tu éjecteras.

Punaise de lutte entre italiques psychogènes et fluos mentalo-gènes à la con…Merde… Merde… PRENDS TON ALMUR. Ce petit cachet « me » rendra plus cool. Me ? "Je" croise Morel dans le couloir. "Je" ? Me, je, donc j’existe si je dis « je ». Aurais-je le droit d’exister pour moi-même, puis pour une autre mission ? EGOÏSTE ? TU VIS EN SOCIETE.

"Nico, j'espère que tu seras meilleur que la dernière fois !". Morel était plus sympa tout à l'heure, quand tu discutais d'autre chose. "Je" ne trouve pas l'argument pour répondre. C'est la vie. C'EST CELA, SOIS PHILOSOPHE, PHILOSOPHE. ENCAISSE. Punaise de fluoraison. Le stress, peut-être. J’ai mal au bide. J'en-verrais bien tout balader.

La procédure bloque. Anti-viral inopérant. Langage-racine in-connu. Mise à jour des souches subconscientes demandée. Vaccin. Il a déjà vécu ça dans le passé. Modérateur. Relativiser. Revitali-ser.

Traumatique. C'est une idée qui s'impose à moi. Traumatique. REAGIT. BATS-TOI.

Réinjection !

Être le plus fort. Ce n'est que comme cela que tu t'en sortiras. C'est une jungle, un terrain d’entraînement. Battre Morel sur son propre terrain… ÊTRE LE MEILLEUR. Le meilleur en fluo ? Retourner aux toilettes. Voir Murat. Sans croiser Morel. Trauma-tique. J'ouvre la porte du 32b. Le sourire blanc émail et la cravate tirée à quatre épingles. Le sourire figé et crispé. Robotique. NON, PROFESSIONNEL. "Je" suis le maître des fluos de ma cons-cience. Je décide de ce que j'écris. Murat, disais-je, robotique… l'œil jaugeur et scrutateur, bleu acier. La bête est parée. DE-FENDS-TOI. Je fais comme "moi" me le demande.

 Bonjour Nico. Ne perdons pas de temps, j'ai un autre rendez-vous. Faites-moi le grand jeu. Je joue au client. Je suis CDECR et vous êtes NMPA. Etonnez-moi.
BRILLE ! Poèmie te propose de dire merde au démiurge, à La Chose.
 Eh bien Nico, ça commence mal. Vous n'avez donc pas de dossier à me présenter ?… Hello, vous ne réagissez pas ? Allez, de l'assurance…/…
BRILLE !
 …/… Vous auriez pu mettre une autre cravate tout de même.
 Merde !
 Pardon Martineau ?
 Martineau dit merde. Moi. Pas un autre.

Cette réaction ne t'est pas commune. BRILLE. BATS-TOI ! Va te faire voir…
 et re-merde.
 Martineau, nom de Dieu !

SEQUENCE MENTALOGENE NON PROGRAMMEE. REA-GIR.

Qu'on me foute la paix ! "Je" veux s'exprimer. Poèmie se ré-jouît au fin fond de toi. Ipso facto tu souris.

EXTRAIT DU JOURNAL INTIME DE N. MARTINEAU : ENREGISTREMENT PIRATE TIRE DU RESIDU NEURONALE ANARCHO-MENTALOGENE AVEC L'AUTORISATION DE MERE A1 - POUR INVESTIGATIONS :

À partir de ce moment, mon esprit reprit le dessus. J'étais con-vaincu. Liberté enivrante. Vin doux. Une joie élégiaque, une in-croyable énergie me souleva de la chaise. Je ne sus d'où venaient ces pulsions. Je me devais d'évacuer ce trop-plein. Sans doute était-ce nécessaire et pour le moins inévitable. Je m'exécutai à mes propres désirs. Les italiques eurent raison des majuscules fluos.

Je répétai en boucle le mot de Cambronne. Le visage de Murat était blême comme mon matin de banlieue. J'avoue que j'en ressen-tais une vive satisfaction quoique quelque chose en moi de très archaïque le regretta. Las, la mécanique était déclenchée. Difficile de l'arrêter. Je soulevai avec une force surnaturelle le bureau et le renversai, obligeant Murat à reculer. J'entrai en transe. Je ne savais encore si Poèmie était une réalité ou une projection fantasmatique, un ectoplasme déviant. Je bêlai à tout va envers mon ancien men-tor :
 Vous pensiez régner par le chantage, c'est du vent. Vous êtes pitoyable. Vous êtes un animal traqué qui en traquez d’autres pour soulager votre conscience. Vous êtes manipulé. J'ai l'impression de ne plus vous percevoir. Vous n'êtes qu'un pantin désarticulé sans charisme, sans vrai moi. Un robot apoétique. Un cerveau dénué de cœur. Vous ne m'intéressez pas.
 Nicolas Martineau, vous perdez la raison. Je mets cela sur le compte du surmenage. Prenez une semaine de congés. Nous en rediscuterons à votre retour.
 Acceptez ma démission sans préavis puisqu’à mon retour je n’aurais plus de bureau. Je vous connais, Morel prendra ma place avec talent. Il est bien plus performant que moi. Conditionnez-en d'autres. Isabelle par exemple.
 … Au revoir Nico.
 Ne m'appelez plus Nico. Ne soyez pas familier. Je n'existe plus pour vous. Et inversement. Adieu.

La jouissance qu'engendrait cette rupture avec le système que je haïssais tant était le plus grand bonheur de ma vie. Mon système endocrinien libéra un flot d’hormones jubilatoires dans mon cor-tex, implantant le désir non fini d’incaguer le système dans son entier. Merci poémie de m’avoir injecté ce terme bas et vieilli. Cet orgasme était encore plus satisfaisant que mon rail de coke, qu'un verre de whisky. Je partis léger vers le couloir croisant Isabelle, pâle et n'osant me regarder. Je me risquai à un trait d'esprit :
 Je regretterais longtemps votre sincère gentillesse et la haute estime que vous portez à mon égard.
 Je ne sais encore pourquoi pareille ineptie sortit de ma bouche. Je mettais ceci sur le compte de ma nouvelle liberté. Morel, croisé par hasard au coin du couloir, reçut un pesant et vexant baiser sur sa joue.
 Salaud, me lança le cadre gominé.

Sortant du bâtiment comme un jeune chiot frétillant, je humai avec force l'air ambiant comme le signe avant-coureur d'une auto-nomie ultime. Ma relaxe ressemblait fort à une sortie de geôle et mon ivresse était celle d'un taulard émergeant de la Santé après s'être pris dix ans. Le troupeau de cadres cravatés sortant des bureaux avoisinants semblait un amas de tristes cyborgs étrangers à ma vie. Je repensais au train de banlieue, au métro, à Ginette.

J'avais la latitude d'aller où je voulais. Je me dirigeai vers le métro, prenais la première rame disponible. Je m'arrêterai à la pro-chaine station correspondant avec une gare. Je ne me rappelle plus son nom. Peu importe. Ah ne plus calculer, ne plus programmer. Les phrases fluo perdaient de leur persistance sous-rétinienne, laissant sur l’écran imagé de ma conscience un blanc à peine perlé d’ombres fantomatiques. Je m’étais battu contre un moi féroce. Cette partie de nous-mêmes qui se livre, qui se vend par crainte des figures d’autorité. Ils, on, nous… obscur collectif esclavagiste. Nous le qualifierons de sociétal… ou bien encore de Mère A… comme abusive. Nous l’appellerons A1. Un comme de première et de dernière génération. Il n’y en aurait plus.

Je pris au hasard un train de grande ligne sur le premier quai à portée de regard. Je n'ai plus souvenance de sa destination. Oh se laisser porter par le hasard béni. J'ai dû rouler des heures. Les gens assis à côté de moi ont sans doute pensé que j'étais un demeuré en me voyant sourire. Je pensai au film annoncé sur les affiches du métro. Je me sentais un dieu.

Souches surmoïques inopérantes, souches surconscientes en surtension. Attention, synapses abstractives en boost continu. Im-possible pour la Mère de les localiser. Région inconnue du cer-veau. Traceur sociétal inefficace. Cherchons procédures.

Je piquai du nez un instant, assommé par la tension du matin. Un tunnel, encore. Les restes hallucinoïdes boostés par la mysté-rieuse Poèmie me confièrent un dernier secret. Toujours au son d’un Bruckner réincarné, la suite et l’épilogue de ma vision me furent livrés clé en main : celle des songes. En boucle, le nightmare reprit là où il m’avait abandonné. Les wagons furent le décor obsessionnel de mon théâtre mental. C’était dans le métro il y a si longtemps maintenant… si longtemps. Des figures voilées d’obscur étaient venues s’asseoir à côté de moi. Stupeur livide, elles revinrent à la faveur de ce nouveau boyau ferré ! Miserere ! Ces déesses nocturnes me tançaient encore. Dernier épisode, enfin. Je frissonnai sur mon siège molletonné. Oh Poémie je t’en prie ! Des êtres de lumière tenteraient-ils de m’extraire de ce film glauque ?

Les vibrations produites par la présence des goules sociétales me firent agonir d’angoisse… sans que je puisse remuer un seul de mes doigts. Je revis Murat, dame Ginette, mes contrats noués de stress… Traumatique. Une sudation coula glacée sur mon front plissé par une contracture paralysante. Le train émergea de la col-line se dirigeant vers un point de lumière, point blanc-acier-atomisé, ligne de fuite créée pour l’évasion d’une mort psychique annoncée. Et les fées du plaisir verlainien de réapparaître sur le bord des voies, rail d’habitude devenu prélude. Les visages sem-blèrent diaphanes et les bras de marbre blanc, veiné d’un sang pâle. Elles étaient revêtues d’une deuxième peau, somptueuse et évasive aube d’halogène plissée, jupon fait d’éternelles dentelles nuageuses. Le plan ultime fut libérateur, épilogue salvateur : éradiquer ces créatures morbides de mon destin. Ces dernières, sises à mon côté alors que mon effroi diminuait, n’eurent pas le temps de réagir.

Par dépit vengeresque, une immonde capeline tenta une der-nière fois de m’enfoncer sa dague endiamantée dans le thorax. En guise de réponse auréolée de gloire un de mes anges gardiens foudroya définitivement l’agresseur d’une gifle surdimensionnée. L’encapuchonnée fut décapitée sur le champ. Sa tête, chef ridé jauni de haine, s’en alla rouler entre les rangées de sièges disposés de l’autre côté du couloir. Un sang noir et nauséabond gicla jusque sur mon veston… cette odeur connue… le café de chez Gino ! La déesse de mon salut coupa court à la panique en venant s’asseoir en face de moi. Je crus deviner un petit livre dans la main claire aux doigts effilés.
« Poèmie. Je m’appelle Poèmie ». « Rédemption ». « Mère A1 inopérante ».

Dans une semi léthargie je perçus un dernier flash plus sim-pliste que cruel. Le mot STOP apparut tel un warning sur le ta-bleau de bord de la vie. Ultime soupir d’une machine m’ayant câblé. Un dernier tremblement me parcourut, celui qui précède le gouffre du sommeil. Je me réveillai définitivement et en sursaut. Des prés parsemés de petits îlots de bois s'étendaient à perte de vue. Une infinie sérénité m'envahit. Un vide profond se fit au creux de ce que je ne pouvais qu'appeler l'âme fondamentale. Un vortex aspira le passé d'un côté et soufflait le devenir créatif de l'autre. Une incroyable envie d'écrire me secoua telle une contraction. Poèmie m'accompagnait, je le savais. Je pris un petit carnet au fond de ma sacoche et réécris ce mot : traumatique. Ô délivrance.

Le haut parleur annonça le terminus, foudroyant ainsi mon ins-piration virginale. Il s'agissait de la ville de Rennes. Je fus étourdi par cet effet de surprise magnifié, un effet amplifié par une liberté auréolée. Oui descendre, se laisser porter par ses pas et prendre un chemin. J'écris un deuxième mot sur mon carnet, mué par une spontanéité surhumaine. Un inconscient éclairé, mon nouveau maître, me révéla une réalité obsédante. « Je ne sais ce qui me possède », nous livrait Aragon. Le mot INITIATIQUE s’imposa comme un leitmotiv.

Traceur sociétal, IL EST LIBRE ?

Le chemin longeait la voie ferrée fuyant vers une extrémité hy-pothétique. Poèmie me glissa à l'oreille que "les Bretagnes" sont les frontières des pays emprisonnés. Elles bordent des étangs le-théens. Cette pointe de lande n'était pas un hasard. Le convoi m'avait conduit ici. Je quittai la ville à pied puis sa banlieue. Les premiers bocages apparurent sous un ciel novembre grisâtre et grisant. La nostalgie me proposa ses appâts sous un azur blafard. Je cessai de longer la voie de chemin de fer et pris un chemin à travers champs et bosquets, hameaux et chaumines ardoisés. Je me rappelai l’encouragement de poèmie, l’élégie. Objectif atteint, objectif étreint. Je croisai au détour d’un sentier ocreux une jeune fille pâlotte et évanescente. Une robe légère combattit la fraîcheur de l'air. Il y eut aussi quelque fraîcheur au fond de mes pensées. Oui, aussi… Puis il y eut un soir. Puis il y eut un matin des mondes. J'entendis une fois de plus le troisième mouvement de la neuvième de maître Bruckner. Je crus reconnaître, ou plutôt con-naître, Poèmie. Je m'apprêtai à la saluer. Elle se déroba à mon regard, subitement, sa robe légère également. Elle s'éclipsa, avec amour, de ma vie.

Je suis toujours avec ton « moi ». Je suis en toi. Je continue à t'influencer. Je fais l'amour avec tes mots. L’amour sans la mort, Baudelaire l’a dit, ce n’est pas de l’amour.

 Poèmie, vais-je mourir ? Criais-je vers le ciel…

Tu vas survivre en d’autres.

Un silence rond et plein de muses ponctua cette dernière affir-mation intérieure. Je ne fus plus seul dès cet instant. Habité par une intensité, je ne rentrerais pas. Ce serait une heure bénie, une heure choisie. Je ne m'endormirais plus de fatigue après avoir été programmé par une mère castratrice et télévisuelle… Décidemment cette dernière ne serait plus jamais un ordinateur, ce serait juste mon invention de bipède. Je l'avais désinventée. C'était aussi simple que cela. C'était ma responsabilité d'homme : inventer, désinventer. Morte, mon excroissance déviante. Je serais l'artisan d'un rêve archaïque et novateur à la fois. Mes pas me guideraient encore et encore. Je passai d'une dimension à une autre.

Je m'assis au pied d'un frêne et me mis à écrire.

Langueur d'absolutie
Silence incertitude
Solitude multitude
Engendrant mortitude
Accouchant Poèmie
Matrice de douleur
Narcisse-bonheur serein
Quiétude du demain
Un chemin de couleur
Passeur d'extrémité
Bretagne des latitudes
Train de mes certitudes
Aux automnes mordorés
À la vie m'a ramené
Du vrai moi a sailli
De vrais mots ont jailli
Poémie.

Je ne sais comment le verbe coula. Il coule encore. Une douce litanie bondissait du non fini, du néant créateur. Elle bondit encore aujourd’hui. Tourment romantique d'un véritable esprit naissant, « je » souris à ma destinée, le début d'un grimoire entre mes mains tremblantes. Marchant ainsi jusqu'au coucher de l'astre, m’apparut l'océan et ses bonaces… puis un visage de femme dans le décor nacreux. La marée et ses flots m’entourèrent, berceau à jamais.








Conclusion de l'enquête du comité "Inconscient social"

Nous, les hommes du collectif, avons perdu la trace de Marti-neau. Examinons toujours la trace fossile de cet humanoïde prétendu évolutif : pour étude. Sa vie ne nous intéresse guère à vrai dire. Ses délires opiacés n'engagent que lui. Quelques anomalies de même ordre sont apparues sur d'autres sujets du collectif dans ce que nous appellerons les cerveaux. Les traceurs, Mères des mères, pensent qu'il s'agit d'une faille. Ces cycles mentalogènes ont fait l'objet de recherches dans les entrailles et les synapses du modèle initial implanté dans la mémoire de l'humanité. Les polices comportementales poursuivent plusieurs phénomènes qui voulaient échapper à la machine multimodale. Suicides, internements, prises d'anxiolytiques. Délices du capitalisme, délices du collectivisme, du consumérisme, de la compulsion.

Les polices du surmoi ont mis fin aux dangereuses déviances créatives de beaucoup de ces scriptureux (c'est ainsi que les appel-lent les censeurs mentaux). Ce type d'évasion aboutie appelée syn-drome martinien n'arriva qu'une fois. Nous avons fait en sorte qu'une lame de fond emporta le rebellant Nico, alors qu'il entrait dans l'océan. Une ridicule légende urbaine s’est répandue, émettant l’hypothèse que son esprit survécût dans les limbes et tente d’influencer les hommes. Beaucoup de fuyants sont retournés dans la compétition et le business avec un cœur neuf. La faille du cortex était enfichée dans les lobes temporaux depuis la nuit des temps, elle a été néanmoins cicatrisée à l’aide d’un patch. Les facultés déviantes ont été réprimées. L'espoir brisé de Murat a été réparé. Aux nouvelles dernières, Morel dérive. Nous surhommes, surmoi(s) brillants, veillons.

… En êtes-vous sûrs ?

Mais quelque chose en nous… moi… lutte et tente d'y ré-pondre.

Mère A1 dérive. Allons, soyons raisonnables !

…et moi, amant de Poémie, je survis en vous pour vous affranchir par le verbe, pluie de nuit estivale.


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Message  liltitch le Ven 22 Juil - 14:25


J'ose poster une réponse... Je suis habituée à commenter de la poésie; ici, impossible de commenter au premier regard!

J'ai beaucoup aimé l'argument de la nouvelle, mais suis-je sûre de bien comprendre ?

J'accuse réception et promets de revenir.

Lil


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Re: Nico alias - extrait Total Dreamer - (désolé pour la mise en page, provient de Word)

Message  Llew le Ven 22 Juil - 14:32

Pour la mise en page tu peux cliquer pour la modifier sur les icones ci-dessus. Pour le reste je reviendrais déposer un commentaire, mais le peu que j'ai lu me plaît beaucoup
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Re: Nico alias - extrait Total Dreamer - (désolé pour la mise en page, provient de Word)

Message  Babylon5 le Lun 25 Juil - 16:14

J'ai lu de la première à la dernière ligne. Un texte très fort. Voilà, je ne vais pas épiloguer et me répandre en commentaires, juste dire bravo ! (enfin, je sais pas si le terme convient, c'est toujours comme ça avec les mots).

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Re: Nico alias - extrait Total Dreamer - (désolé pour la mise en page, provient de Word)

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